We walk alone…

Le Tournoi. Les Hymnes. Avec ces poitrines gonflées. A l’unisson. Ou pas ; à la Française avec ceux qui chantent « en retard » , plus fort du coup que ceux qui sont dans le tempo. Cela donne l’impression d’un cortège dans lequel ceux du fond bousculeraient ceux de devant. Pour arriver avant. Avec cette furieuse envie d’en découdre, de donner au Rugby. De se donner. De s’adonner.

Depuis la cornemuse perchée, sur le toit des tribunes. Que nous attendons tous. Dont nous rêvons. De quoi jouer les vingt prochains Tournois des Six Nations à Murrayfield. Et pas ailleurs. Même si les « Flowers of Scotland » ne viennent pas du « Land of my fathers »; mais la ferveur du poireau, depuis l’Arms Park et ses gueules de mineurs, rouflaquettes et compagnie…Même « God » qu’il sauvât la Reine, la Couronne ou je ne sais quoi d’autre. Même le « Sweet Chariot » annonciateur des victoires de la Rose. Et l’appel de l’Irlande, loin de Lansdowne Road, du dernier train. Celui qui ne passera plus. Jusqu’à « Fratelli d’Italia » dans ce moment du chant, le plus abouti du rugby Transalpin. Son équipe alors portée par son public déchaîné.

Tout cela me manque. J’ai mal à ces stades vides, désertés. Ces travées qui sonnent creux. Un quidam peut se trimballer en ville avec une enceinte dans son sac et diffuser sa musique. Mais nous ne pouvons pas être plus de six, ni chanter ensemble. Nulle part et surtout pas au stade.

Heureusement les souvenirs fonctionnent. Ils sourient avec les premiers téléviseurs en couleur et les matches du Tournoi des Cinq Nations, le samedi. Ces rencontres qu’on allait voir chez le grand-oncle. Une crêpe et un café au lait pour emplir nos carcasses autant que nos âmes. Ils rient avec ces cafés où ces bières et ces matches regardés avec des spécialistes, des alter-egos, des pratiquants à l’ego puissant, parfois…Ces internationaux parfois croisés sur la Côte Basque lors d’un match de reprise, en Nationale B, à Murrayfield ou comme des Princes, quelques semaines plus loin ! Du coup, on avait l’impression d’y être dans le Tournoi. Ces arbitres britanniques, les mêmes que ceux qui ont contribué au découpage du monde en frontières. Machiavéliques.

Je manque de rugby. De ballon, d’échauffement, d’odeurs, d’annonces triviales de partenaires envahissants, de chasubles, de crampons, de mêlées qu’on appelait « ouvertes »- joli programme- comme celles qui sont scandées, les mêlées fermées. La mêlée, la maison du ballon, la touche pour essayer d’atteindre la cornemuse et tous ces faits et gestes qu’on va répéter, échanger, disséquer, jusqu’à plus soif. Parce que même en plein hiver, il fait soif! Et, il fait faim, presque automatiquement. Aprés le match. A la mi-temps, parfois même.

Tout me manque. Des files de supporteurs, de commentaires en tous genres, du type « analyse à deux balles » jusqu’au point de vue du technicien pointu, en passant par celui qui s’est arrêté à son temps. Comme le train de Lansdowne. Mon peuple du rugby que je suis en train de perdre de vue. Le chacun pour soi comme un acier froid qui coupe, qui découpe. Et le singulier qui s’impose. Le singulier en millions d’exemplaires. Le singulier, celui qui mutile le rugby. Comme une affection qui ronge, dont les dégâts ne sont pas évidents, sur le moment.

Tout. Ce n’est pas encore l’entièreté de mon existence, mais ce qui en constitue le sel. Ces rencontres, que je ne fais plus. Le chronomètre que je ne porte plus. Les vestiaires, refuges bannis. Le tableau d’affichage qui n’entretient plus le suspense. Le sifflet oublié, les rites chéris disparus. Le silence et l’absence recouvrant la ferveur. L’étouffant.

Le Tournoi a encore lieu. A six. C’est le maximum admis. La télévision diffuse, les commentateurs se sentent seuls, eux aussi. L’émotion n’est pas. Seuls les payeurs y trouvent leur compte. Leurs comptes. Les enfants vont masqués, se tiennent à distance, vont apprendre la défiance. Tranquillement. La télé, les plates-forme, le numérique vont s’occuper de meubler leur vie. De combler la perte des espaces de jeux. Avidement. Avec l’assentiment des parents. Alors, quelle espérance de vie pour des balles, rondes ou ovales, de toutes tailles ? Quels lendemains pour ces enfants de la balle, ceux à venir, ces Mozart ou ces déménageurs de piano qui font le rugby ?…

Agur.