Le Masque (5)

Six mois. Plus de boulot. Je suis à l’arrêt. Mes mâchoires, j’évite d’y penser. Je traîne au lit, ou je suis bien, au chaud. Dans la couette, enroulé. Je commence à ressentir les effets néfastes de l’espacement de mes dents. Saisir, mastiquer les aliments devient compliqué…J’ai arrêté le pied à coulisses, les selfies pour mieux constater. J’ai arrêté de marcher, de suivre un rythme. Mon visage descend. Ma tête incline vers le sol. Je ne sais pas comment vont les autres. Je m’en fous des autres. Ma tête regarde vers le sol. Quand je la redresse, j’éprouve des tensions au niveau de mes cervicales. Je vais ressortir, mais en ce moment, il fait trop froid.

Je colle les bouteilles d’alcool que j’ai vidées, au plafond. C’est chouette ! Avec des fils de fer de bouteilles de champagne, j’ai installé de petits verres à liqueur, pour récupérer des fonds. Quelques-uns prennent feu, facilement. J’ai encore un peu de place. Je ne mets plus de masque, et c’est vrai, mes mâchoires grandissent. Ma tête ploie vers l’avant. Je ne vois pas loin. Mais quarante mètres carrés me suffisent. Sortir ne va pas être simple. La dame d’à côté continue de me faire des courses. Elle se fait du souci pour moi. Elle me croît atteint d’un mal incurable. La conne ! Une blonde bien foutue, en jeans et cheveux courts. Grande avec des nichons et des formes qui tendent le textile. J’aime quand elle passe demander : « …Toujours pareil, monsieur Sermina ? ». Je fais bonne figure debout dans l’encadrement de la porte d’entrée. Rasé, masqué, en survêtement de marque « adidas » avec mes « Stan Smith » sans semelles…

Six mois plus loin. J’ai mal à la tête. Une petite migraine matinale, systématiquement. Qui passe avec le « vin modifié ». J’ai trouvé un remède, une bouteille de vin rouge dans laquelle je verse trois cuillères à soupe de vinaigre et un peu de rhum. C’est bon. Dix heures, ça correspond à mon vrai réveil. Je sens que mes yeux s’habituent à regarder par en-dessous. Le mouvement du blanc des yeux, à l’intérieur, vers le haut. J’aime bien. Ça fonctionne encore. Mes épaules se rapprochent. Elles descendent elles aussi, comme pour fermer le haut de la cage thoracique. Ça va coincer. Tôt ou tard. Le gras sous le menton amortit encore la descente. J’ai mal aux pieds. Les deux. Ils se rétractent. Les orteils s’accrochent ; se sont accrochés, cramponnés. Plus maintenant. Ils se rétractent. Comme des escargots disgracieux. Les ongles continuent de s’avancer en dessous. En chausson, ça passe encore. Mais dehors…