Le masque (4)

LE MASQUE (4)

Cela fait désormais trois mois que je ne dors plus que cinq heures par nuit. La marche, oui, la marche, j’en suis à six heures par jour. Avec le temps passé sur mon lieu de travail, et celui des repas, j’en suis à presque vingt heures. Mes repas, justement, parlons-en.    Ce sont des moments de grande intensité. Je les prends nu, systématiquement. Je bois un demi-litre d’eau avant de manger deux œufs, deux pommes, quatre noix, un morceau de pain. Cela le matin, à six heures. Lors du déjeuner à treize heures, le soir à vingt heures. Je prépare ces moments. Lentement. Je me masse le dos, puis le corps entier avec un gant de crin. Je fais ensuite des mouvements avec des haltères. Puis je boxe. Le sac de frappe est au milieu de la pièce de vie. Je tiens maintenant quinze minutes, en rounds de trois minutes, entrecoupés d’une minute de repos. Une hygiène de vie, comptée, pesée, minutée presque. Que j’ai suivi à la lettre jusqu’à ce que…

 Le chocolat, le vin. J’avais oublié le goût du chocolat. Je me suis arrêté devant les vitrines de quelques chocolatiers. Dans un rayon de grande surface bien fourni, que je connaissais déjà, une autre fois. Je suis resté un long moment. A choisir des plaques de noir, au lait, en étudiant la composition de chaque produit. J’en ai sélectionné plusieurs. Après deux longues inspirations, je les ai reposées. Facile. J’aime ces victoires, de « caractère ».  Mais ça ne marche pas toujours.

Hier je suis rentré avec trois tablettes, deux noires et une de chocolat au lait. J’ai croqué dans les trois à la fois. J’ai eu du mal à bien mâcher, tellement j’étais excité. Le sucré a fait son retour. Il est chez lui, dans mon corps. Il m’a imprégné depuis l’enfance, l’adolescence. La pâtisserie. Un régal. Une jouissance, et pas que du dimanche. Jamais las de viennoiseries, de gâteaux, de touron, de macarons, de crêpes…Des tartes au citron meringuées, des gâteaux crémeux, secs, des biscuits, des Madeleines douces et rondes, à sucer avidement. Le sucré, que j’avais délaissé, rappelé par mon esprit. Des sensations qui me manquaient. Que j’ai retrouvées avec plaisir. Goulûment. J’ai bu du vin, ensuite, pas modérément. Du vin blanc, d’ici, minéral. La bouteille y est passée. J’ai enchaîné avec un verre d’Aberlour, un grand verre, le même que pour le vin ! Pas question de whisky nippon. Un bout de chorizo. Et de la glace. Un litre. Carrément.

 En fait, j’aime bien le calcul, le calcul mental, mais cela finit par m’oppresser. Des mains, une étreinte sur la gorge. Une chambre noire. Mes mouvements brefs, calculés, courts, m’incommodent. Mon corps amaigri, le ventre plat, les fesses recroquevillées… Je manque d’envergure. Comme un oiseau accroché au sol. Je ne supporte plus grand-chose. Le bruit de mon réfrigérateur, par exemple. Un gros vieux truc ; finalement pas si vieux. Je l’ai débranché, vidé facilement. Puis je l’ai démoli. J’ai cassé tous les tiroirs avec un marteau. Tous les bacs en plastique. Ceux du congélateur à coups de pied. Avec mes chaussures de sécurité. J’ai arraché les deux portes, en les tordant d’abord. Et je garde la carcasse. C’est mieux comme ça. Avec la masse, j’ai tapé partout, sur tous les meubles. Sans plus de considération pour le convecteur électrique ou la porte de la douche. La violence. Oui, la violence. Casser pour mon plaisir. Pas « abimer », parce qu’avec « république », « séquence », « pédagogie », ce sont des termes faux, utilisés par des faussaires. Des mots pour avancer masqué, avec des idées mortes, des espoirs nourris pour être étranglés, aprés. 

 Non, pas « abimer ». J’ai tout bousillé, presque tout. Et c’est pas fini. J’ai passé un coup de balai. Et je continue d’aller pieds nus. J’aime…

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