Le masque

…Pour l’instant, ça ne se voit pas. C’est la troisième semaine, maintenant. Enfin, depuis que je m’en suis rendu compte…J’ai voulu traîter ça méthodiquement. Est-ce-que le port du masque est la cause de tout cela ?…La première semaine, discrètement, j’ai patienté pour ne pas m’endormir le premier. Ensuite, je remettais le masque. Peut-être pas toute la nuit, mais quelques heures. Et je crois que ça a continué. Les autres n’ont pas l’air de se rendre compte, non plus. Mais je ne fais confiance à personne. Chacun se range à l’idée de « délation-bon citoyen ». C’est facile. Quelques instants aux aguets, le soir, dés dix-huit heures. Du bruit, de la musique un peu forte, quelques véhicules que l’on ne connaît pas. Le 666, c’est vraiment pratique et efficace.

-« Vous êtes bien au 666, s’il vous plaît, laissez votre message et indiquez à la fin s’il vous semble faire partie de la catégorie 1, « admonestation-contravention », la catégorie 2, « dangereux », ou la catégorie 3, « grave ». Merci à vous. Bonne continuation.

-Bonjour…voilà l’appartement du dessus est occupé par deux jeunes hommes en colocation, et ce soir je les ai vus revenir avec force quantité d’alcool. Des canettes de bière, du whisky, de la vodka… Ils chantent, je les entends chanter. Je pense qu’ils vont inviter d’autres buveurs à se joindre à eux, et c’est la deuxième fois que je vous appelle, ce mois de novembre. Message de catégorie 1. Bonne continuation. « 

Cette semaine, j’ai dormi sans le masque. Et franchement, je n’ai pas ressenti d’amélioration ou d’aggravement. Alors, finalement, je ne suis pas plus avancé. Le port du masque en journée est impératif, entre 8 heures et 18 heures. Donc, le régime c’est dix heures de masque par jour. Grosso modo. Est-ce que c’est dû au port du masque ? Une simple coïncidence ? Je ne sais pas.

Comment je m’en suis rendu compte ?…En me brossant les dents. Plus exactement en utilisant une brossette. Une brossette de trois millimètres qui trouvait son chemin entre chacune de mes dents. Totalement anormal. Une erreur due à mon oubli de lunettes. Quelques brossettes trop grosses, que je ne pouvais utiliser. En temps normal. Et là, il y a quelques jours, plus de souci. L’espace entre mes dents s’est agrandi, entre toutes mes dents. Ma mâchoire inférieure s’est allongée vers le bas. Non, la réalité c’est que ma mâchoire descend. Plus exactement, elle s’allonge et mon menton la précède dans cette chute. Bien sûr, cela ne se remarque pas encore. Avec le masque, ce n’est pas flagrant. Mais je me suis documenté. J’ai acheté un pied à coulisses, digital, une vraie petite merveille. Tous les quinze jours, je prends des mesures. J’ai noté les dimensions, longueur mandibulaire, largeur bi condylienne ( largeur du haut, dirais-je). Je me rase au plus prés pour être encore plus précis. Mais c’est surtout à l’intérieur, dans ma bouche, que je le ressens. Les aliments ne se faufilent pas encore, mais je m’inquiète.

Je n’en ai parlé à personne. La distance qui s’est instaurée, installée, fait que l’on regarde moins. Les mimiques, les sourires, les rires, les lèvres, les dentitions justement, cette partie cachée du visage, que l’on ne voit plus que dans quelques instants d’intimité. On est en train de l’occulter. De l’ignorer. De l’oublier. Le dessin des lèvres. Ces lèvres pincées, ces lèvres fines, sans substance; celles-là, je ne suis pas fâché de ne plus les voir. Je m’en méfie. C’est un signal d’alerte. Parfois j’essaie de dessiner mentalement le visage du bas, mais je suis très surpris, loin de la réalité, lorsque le masque s’échappe. Je vais mesurer, ce samedi. Pas avant. Evidemment j’y pense parfois, mais de toute façon ce n’est pas possible. Imaginez un peu un pied à coulisses entre serviettes de bain, crèmes et shampoings ! Donc je l’ai rangé avec les tournevis et les multiprises, dans la soupente du séjour. Là, il est moins accessible.

Bon…Mon visage s’allonge. Descend plus exactement. Pour l’instant je n’ai pas encore de douleurs aux cervicales. Je peux toujours m’alimenter convenablement. Personne n’a l’air d’avoir remarqué quoi que ce soit. Je n’ai rien noté de comparable chez les autres. Enfin, la très petite quantité d’humains dont je perçois le visage du bas. Je ne sais pas dire si le port du masque, ou le non-port du masque influe sur cette chute. Mais je ne crois pas au hasard. Cette dégradation coïncide avec les mesures du confinement…Et j’en suis à penser, à réfléchir aux conséquences futures de cette transformation. Ma ride sur le côté gauche qui surplombe une éventuelle moustache…Oui, il me semble que la courbe au-dessus de la commissure des lèvres est moins douce, moins courbe. On dirait qu’elle s’est mise à plonger vers le bas. Peut-être songer à me photographier. Oui, tous les jours au lever…Ca, oui, ça permettrait de mieux suivre l’évolution. Oui, une bonne idée. A suivre