J’ai mal à ma famille du Rugby

Ils sont ma famille. Et pourtant, je suis d’une famille réduite. Celle des liens du sang. Un cercle restreint. Non pas un cercle. Une ellipse. Avec très peu de monde, à l’intérieur. Parce que je ne peux pas recevoir de tous. Parce que je ne peux pas donner beaucoup à beaucoup de personnes…Oui, je sais, on pourrait en discuter. Mais pas aujourd’hui !

Et puis, il y a ma famille élargie. Ma famille du Rugby. Ils sont, comme moi, des rugbywomen ou des rugbymen. Des années de procession de pèlerins. Des noms, des lieux mythiques Piquessarry, Marius Rodrigo, Aguilera, Saint-Léon devenu Jean Dauger, Lothaire, Sauclières devenus ?!…Et tant d’autres, avec des passerelles pour rejoindre le terrain, comme à La Voulte, ou dans le Barétous.

Depuis le mois de mars, nous avons mis un genou à terre. Puis nous sommes retournés jouer, encourager, soutenir, participer. Mais la blessure est là. Lancinante. Issue du confinement. Des masques, pas de masques, trop de masques, quels masques, des stocks de masques. Des négociations sur le tarmac, en Chine, au hasard, avec des Américains, des Russes, des avions qui atterrissent à Prague au lieu de Rome. Comme un hommage à Sean Connery, avant l’heure…

Depuis le mois de mars, les sorties, les autorisations, les dérogations, le Conseil Scientifique, plein d’autres conseillers en rien, qui la ramènent sur tout. Le virus qui est partout, sauf au boulot, dans le métro, dans les usines, le bâtiment, les grandes surfaces, les multinationales. L’hôpital qui prend mal. En novembre, désormais, les caissières, les infirmières sont redevenues « poussières »…

Depuis le mois de mars, les loisirs, les spectacles, les cafés, les restaurants. Juste un répit d’été. Comme on se sera dépêché d’avaler une glace, qu’on aura même trouvé trop froide!!! Le sport, le sport amateur, le rugby, contaminés bien évidemment.

Le rugby, et toute son humanité. Ma famille « étrangère ». Ce monsieur et cette dame, assis sagement côte à côte, à l’Aviva Stadium, leur petite bouteille de vin blanc- en verre- sagement posée à leurs côtés. Le buteur du Leinster, à l’échauffement, aussi habile qu’un golfeur. Et pam! Ca passe. Ca passe, au milieu des poteaux, jusqu’à envoyer valdinguer la bouteille de vin. Le monsieur s’en amuse, l’imper repeint au vin blanc. Ces pèlerins prés de l’Arms Park, devenu « Millenium », chantant à gorge déployée, avec de belles chorales -qui ravissent l’ Ami Antoine. Ces jeunes femmes, en mini-jupe, avec des décolletés avenants, pour troubler l’hiver. Ces autres, tous ces autres, des Sudistes, machistes, bornés, obtus parfois, et ces sourires, et ces rires au milieu de quelques horions. Ces puristes aussi, les tenants de la passe sur un pas, ces apôtres de la gestuelle, type « la chaise », déjà en pleine jouissance de leur offrande qui s’en va, là-bas. Des joueurs, des esthètes-spectateurs aussi, de leurs prouesses. Ces tacticiens, avec ce qui restaient de verres et de tasses, et de morceaux de sucre pour figurer les défenseurs, ceux que l’on met en face. Parfois les petites cuillers connaissaient leur moments de gloire… Ces forts en gueule, ces passionnés discrets, ces érudits, instruits par les récits de Denis Lalanne, le journal jaune, l’Equipe en couleurs des lundis d’antan, le Sud-Ouest, dont la lecture assidue vous valait des doigts de « mécano »!

Des valeureux, du Nord, disons au-dessus de la Loire. Ceux qui ont commencé à Homécourt, pour poursuivre à Metz. Avec leur jauge de fils de mineurs remplie pour moitié de nostalgie, pour plus de l’autre moitié de fierté. Du rude, avec des coups de casque- quitte à se faire traîter de « casque à pointe » lors de pérégrinations en Ile-de-France. Sourire. Des Nivernais, terre d’accueil, avec du recrutement de loin, de très loin même et des locaux, opiniâtres. Le siècle d’existence, quelques faits de gloire et un bouclier, enfin, au vingt-et-unième siècle. Toujours logés au Pré-Fleuri…sous la Loire. Des Montagnards, des percussions dans la neige et le froid, plus que des chansons de gestes en espadrilles. Mais partout, chez tous, la même passion, les mêmes excès, cette sensation de « plus forts du monde » à un moment ou l’autre de leur histoire. Et cette conscience des exagérations autorisées des troisième mi-temps. Celle qui refait les matches, qui transforme l’eau de la défaite en ivresse volubile ; un miracle permanent !

C’était pas du tout l’époque des selfies, des photos de costauds dans les vestiaires, en train de gagner la troisième mi-temps. Les saloperies, comme nombre d’exploits, n’étaient pas souvent diffusés, plutôt racontés, magnifiés ou encore contés avec une pointe de tragique. Mais les pèlerins fidèles du siècle « vingt », comme les pèlerins du vingt-et-unième siècle sont en train de se perdre. Les huis-clos, ont toujours figuré une sanction : souvent pour un mauvais comportement du public. Ils deviennent la règle. On ne va plus au stade, au match. On regarde à la télévision. Oui, la chaîne cryptée ! On rentre dans les vestiaires-alors qu’on sait très bien qu’on y est pas invités. On écoute, on épie. Pour un peu on s’y croirait. En première ligne, sur le canapé, la bière à la main. Aucune tenue, en réalité.

Les jauges me ramènent à des quantités liquides, mais pour compter les hommes… C’est inapproprié. Un caprice autoritaire de ce temps troublé : jauge à cinq mille, à mille, bientôt à six…Les stades sont vidés. Quand ils sont ouverts au public, la main courante est délaissée, les assis-en-tribunes, à distance les uns des autres. Les buvettes en berne. Ce café dégueulasse qui finit par me faire sourire, à la fin, nous n’y avons plus droit. Dans la cohorte de pèlerins, les plus méritants, les bénévoles, commencent à lâcher prise. Ceux qui s’occupent de l’entrée au stade, du repas sportif, d’accompagner l’arbitre au vestiaire, de ramasser les maillots aprés le match, comme ils ont été suspendus à la patère, ordonnés comme il se doit.

Tout ce petit peuple, tous ces officiants si utiles, nécessaires au déroulement des rencontres à quinze. Et la feuille de match, et la réception d’aprés-match, et ces joueurs qu’il faut accompagner chez le soignant pour se faire recoudre…Tout ce petit peuple en train de se paumer. De s’égarer. Plus possible de s’identifier avec ces jeunes champions qui ne sont pas souvent du coin. Pas facile de retenir certains patronymes de Suva ou par-là. Tous ce petit peuple, « non-essentiel » finalement.

Et qu’est-ce-qui est essentiel ?

C’est quoi l’essentiel?!

Quelqu’un aurait connaissance de « l’essentiel » ?!…

Agur

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