Lepréfetadit

C’est le mot. Le grade en vogue. La fonction du moment. Le représentant de l’Etat. Un fonctionnaire haut, issu le plus souvent de l’ENA. Une fonction créée par Bonaparte en 1800. Le choix du titre retenu, du latin « praefectus », placé à la tête de, traduit l’autorité que l’on entend conférer aux tenants de cette nouvelle fonction, par référence à la Rome Antique.

Préfet ; le doigt sur la couture du pantalon. Uniforme. Symbolique des feuilles de chêne…Le préfet, la préfète ont décidé. Ca peut aller jusqu’à interdire l’accès au vestiaire pour une rencontre sportive. Un match de rugby, au hasard. C’est bien.

C’est mieux ! L’arbitraire et l’injonction paradoxale. Vous pouvez jouer à votre jeu de tas et d’entassements, de course et de charges au corps. Vous pouvez vous étreindre, vous plaquer, rouler au sol, dans un enchevêtrement de corps. Vous pouvez. Mais pas de douche. Pas d’eau. Pas de savon. Pas de banc. Pas de décor de jour de match, maillots suspendus aux porte-manteaux, qui portent mal leur nom. Des patères, plutôt. Pas de maillots disposés dans l’ordre, depuis les plus petits numéros. Pas de chasubles sur les seize et plus, qui ne commencent pas la bataille. Pas de bouteilles en plastique dans lesquelles tout le village a bu…Pas de pharmacie et ses bandes adhésives nouvelles, de couleurs, de formes différentes. Pas d’arbitre qui vient inspecter les chaussures d’abord, avant de s’en remettre au hasard pour sa première décision. Pile ou face. « Je prends le terrain », « vous le coup d’envoi ». Le premier coup. Avant les bleus sur le corps et à l’âme.

C’est mieux, vraiment. Pas de grappe humaine, glapissant, hurlant, souriant, discutant, faisant corps. Pas de buvette. Déjà que des apprentis gestionnaires avaient commencé d’introduire des jetons. Des jetons pour aller prendre une bière, quand on est même pas cinq cents. Des jetons, pour faire « comme les grands » que l’on montre à la télévision. Les grands, eux, ils évitent que les petites mains ne perdent la tête, à force de manier des billets de papier monnaie. Les grands eux, ils vendent avec des distributeurs automatiques qui rackettent en douceur, tant de jetons, payables par carte bancaire. L’émotion passe avant les comptes…Demain, ou plus tard, on réalisera que trois bières équivalent à un menu sans dessert au restaurant. Mais il sera trop tard. Donc on l’oubliera, pour la prochaine fois. Parce qu’en plus, s’il faut rentrer directement à la maison, les soirs de victoire, ce sera un peu comme si « on avait perdu ». En sens inverse, les soirs de défaite, en refaisant le match au cours de la troisième mi-temps, on peut se rapprocher de la victoire, transformer le plomb en or !!!

Les « grands »… passe encore. Mais les petits. Les amateurs, depuis ceux qui jouent pour « que dalle » ( et ça se voit!) à ceux qui jouent pour trois francs six sous. Les amateurs qui défont le lien, parce que le bénévole ne vient plus, que Jeannot il s’emportait toujours les deux dernières bouteilles, que Lolo il récupérait les restes du repas de midi, et nourrissait les voisins pendant plusieurs jours.

Les « petits » donc, s’ils n’ont plus assez de bras musclés pour ranger les bancs, les bouteilles, rendre la monnaie avec le sourire seulement pour ceux qu’ils côtoient, et réserver leur tête de mauvais coucheur à tous les autres- ça en fait un paquet!!! S’ils ferment leur buvette, mettent à distance les spectateurs, derrière la main courante. Tous ceux-là qui ne se « touchent plus la main », éloignés les uns des autres, qu’ils sont. Tous ces visages écarlates, avec ces haleines lourdes du déjeuner du dimanche. Ces postillons qui venaient échouer sur la commissure des lèvres de l’autre, sur son sourcil. Les petits vont crever. D’abord les pseudos-spécialistes qui s’extasient devant leur téléviseur- qu’ils disent…- et laminent les amateurs du dimanche. Puis les occasionnels, les timides, les curieux, les vaguement liés à un joueur ou entraîneur. Enfin les suiveurs, ceux qui déboulaient pour le match de la « réserve » que l’on nomme désormais  » espoirs ». Les vieilles branches qui trouvaient moyen de se secouer un peu encore, en souvenir du temps d’avant, au cours des « tu te rappelles?… » Ceux qui justement font plus que se rappeler, quand les yeux de quelques-uns tentent un retour en arrière dans des « mêlées ouvertes » de souvenirs que personne ne viendra plus vérifier.

C’est vraiment mieux. Le lien social, coupé. Déchiré. Tranché. A la base. Avec une « jauge » fixée à tant, ou tant de personnes. Une jauge, celle-là même qui fixait la capacité intérieure des navires. Une jauge s’exprimant alors en tonneaux. Trois, quatre cents tonneaux jusqu’aux cargos venus d’Orient, chargés de boîtes de couleurs appelées « containers »…Des millions de tonnes en containers. Des millions de cubes posés, entreposés dans les ports. En partance.

Mais ça, les cargos, les circuits des échanges commerciaux, la provenance des matières premières, leur finitude ou pas, le coût du prix de la main d’œuvre en désarroi, misère et indignité, ce n’est pas du ressort du préfet. Ici, le préfet ne dit pas.

Le préfet intervient sur ordre, beaucoup plus loin, pour limiter, empêcher, interdire. Ce n’est que le début. Ils vont devenir des personnages célèbres. Ca commence déjà. Et puis il y aura  » le premier qui rira », puis celui qui désobéira…