Sarah Lund

Je n’ai pas de téléviseur. Ça rend con. J’en suis certain, mais je ne saurai pas le prouver. A quoi bon du reste ?…

Je maîtrise tout de même mes pulsions. C’est-à-dire que je peux entrer dans une habitation avec téléviseur, sans tout détruire, emporté par une (saine?!) rage d’anti…Je peux me conformer. M’asseoir, regarder l’objetquicommande, et passer pour un être tout à fait civilisé.

Je me suis, ces derniers temps, autorisé une incartade. Enfin, plusieurs. Sur le site d’Arte, plus exactement. J’aurais certainement eu plus de mal à divulguer, mon escapade, s’il s’était agi de la chaîne numéro 1. Mais Arte. Ça donne à croire qu’on réfléchit. Qu’on phosphore. Tard parfois, pour voir le documentaire que l’on ne verrait pas ailleurs. Qu’on cherche, qu’on doute, sans manger gras, salé ou sucré !

Alors mon escapade, me direz-vous. Une série danoise  » Killing ». Des meurtres horribles, avec des cadavres en morceaux, la vie politique de Copenhague ou celle du pays, les alliances en cours. Le parti du centre, par exemple. Celui qui fait pencher la balance en se ralliant, sous conditions. Toujours les mêmes. Des postes, des strapontins, des charges honorifiques, des parcelles de pouvoir. Le futur vainqueur, y laissant un peu de son âme, de ses convictions, qui finalement pèsent peu lorsqu’il s’agit d’exercer le pouvoir.

Et pour mener ces enquêtes, pour élucider ces affaires, une commissaire adjoint. Sarah Lund. Une jolie brune qui chewingume joliment, un nez mignon, des pulls « typés ». Plutôt « thé » me semble-t-il. La série doit servir à peu prés vingt cafés, par épisode. Une brune obstinée. Non, habitée. Possédée par ces scénarios horribles qu’elle démêle, principalement grâce à son intuition, et son abnégation. Coupée du reste du monde. De ses proches, ou de ses collègues de travail. Abrégeant ses conversations téléphoniques. Se déplaçant pour rencontrer son fils, sans aller le voir, par exemple…Incapable de faire pousser quoi que ce soit dans son jardin. Finalement, tous ceux qui l’entourent, la fréquentent, sont amenés à lui tourner le dos. A s’en aller dans une autre direction, parce qu’elle, on ne peut pas la rencontrer. Même ses baisers, si brûlants fussent-ils, doivent provoquer une vibration dérangeante, un dérèglement des cordes sensibles. Certaines doivent craquer. Définitivement.

Craquer. Justement. Je l’avais trouvée, Madame Lund, empreinte de tact, de bienveillance, sensible à la cause des enfants, à leur protection. Je la crois toujours, d’ailleurs. Mais, lors du dernier épisode, elle vient de tuer une splendide pourriture. Un homme d’un certain âge, avec des fonctions importantes dans une multinationale danoise. Un homme de confiance, justement, à qui l’on a confié la destinée d’une oeuvre de bienfaisance, accueillant des enfants délaissés. Un homme propre sur lui, tiré à quatre épingles, silhouette svelte et maintien irréprochable. Un assassin. Un violeur. Un tortionnaire. Quelqu’un qui a dû sévir plus d’une fois déjà dans sa vie. Une incarnation certaine du mal.

Et voilà que mon héroïne vient subitement de lui flanquer une balle dans la tête. Sortant du cadre. Totalement. Comme si elle était allée loin, trop loin, peut-être dans son engagement. Ses cordes sensibles, sa corde fondamentale a craqué. Elle est devenue une autre personne, entraînée plus loin encore dans sa fugue. Encore plus seule. Mais le mouvement s’est inversé. D’autres humains vont la poursuivre, la pourchasser. Sarah Lund.

Agur