Confiniment (11)

J’ai été cité. Par une connaissance. Je savais que ça pouvait m’arriver, mais je croyais y échapper. Je continuais d’aller sur les réseaux sociaux. Les faux-amis. Un espace de liberté totalement contrôlé, balisé. Une sécurité intérieure qui localise, accompagne, c’est selon. Une tribune, avec les coordonnées de ceux qui sont pour, ceux qui sont contre. Ceux qui soutiennent, ceux qui rapportent.

J’ai donc été cité. Parce qu’il faut manger le Temps. Et ce n’est pas digeste. Que les jours passent, que les nuits se sont glissées dans nos matelas. Sous nos draps-housse, dans nos couettes, les traversins, les oreillers…Ce matin, je les ai brûlés. Plus de lecture, plus de film au lit. Fini. Je dors à plat. Enfin, je me pose, sans plus toucher ces faux coussins. C’est une étape. Pour essayer d’éviter les battements. Une fausse-musique du cœur. Fort, jusque dans les tempes, accéléré, lent, avec des pauses parfois. Des soulèvements, au niveau du genou, de la circulation sous la peau qui frissonne, pendant quelques instants…Puis un autre émeute, au niveau du coude. La main qui se crampe, l’autre vole encore à son secours, pour déplier un doigt figé. Le gros orteil qui produit de l’électricité, pendant quelques instants, alors que je n’ai rien demandé.

J’ai été cité. Un truc anodin, à priori. Montrer une photo d’un endroit à moins de un kilomètre de mon lieu d’habitation. Plusieurs. Répéter cette opération pendant une semaine. Bien sûr. Une proposition d’une amie. Mais je n’ai pas d’ami. Je n’en veux pas. Ce n’est vraiment pas le moment. Ça m’apparaît même complètement suranné. Oui « suranné ». Comme si des amis y pourraient quelque chose. Rien qu’à l’idée d’avoir affaire à ce type d’énergumènes, comme ceux qui se terrent sous ma peau, dans mon organisme, même dans mon cerveau. Des trublions capables de couper les ponts, d’actionner des pont-levis, de détourner des flux, de relier des canaux entre eux, de faire du bruit fort, de se servir d’armes chimiques…

J’ai été cité. Katie m’a nommé. Pas celle de Boby Lapointe. Une autre. Mais ce n’est pas elle. La vraie Katie ne m’aurait pas cité. Elle m’en aurait parlé avant. Je lui aurais écrit un texte, une histoire, pas un grimoire. J’aurais tracé des lettres sur son dos, puis j’aurais tourné la page et continué, avec ferveur. Je me serais appliqué pour tracer les lettres, je n’aurais respecté ni les marges, ni l’en-tête. Je me serais répandu. La Katie qui m’a cité, travaille avec eux. Elle est dans le coup. Je vais sortir, euh plutôt, si je sortais… Comme ils sont disposés, armés, silencieux mais menaçants, je n’aurais aucune chance. Les miradors, ces faux lampadaires, fonctionnent parfaitement. Les sentinelles du parc se rapprochent chaque jour des habitations. Le onze mai, je suis sûr qu’elles auront franchi le portail de chaque maison.

J’ai été cité. Mais je ne dirai rien. « Tout ce que vous direz sera retenu contre vous ». Je m’enferme. Non plus dans la maison. Dans trois pièces. La pièce de vie-j’ai horreur de cette appellation, (bouffe et télé), la salle d’eau et la chambre. Je n’ouvre plus les autres fenêtres. J’ai barricadé et clouté les volets. Avec les meubles, la vaisselle, les vêtements, j’ai constitué une deuxième couche d’isolant, à l’intérieur. La cheminée de la pièce de vie sera à l’honneur pour le déconfinnement. Et le feu léchera le lieu, jusqu’à l’anéantir…

J’ai été cité. Je me prépare. Je mange de moins en moins. Maintenant, le dîner consiste en une tasse de thé ou un potage. Mon sac est prêt. Ma tenue aussi. Je me suis entraîné durement pour fortifier mon esprit. Samedi dernier, une heure de course, deux heures de sommeil depuis sept heures jusqu’à vingt-deux heures. Et soulever des poids, des objets en permanence. Casser des noix, pieds nus. De petites souffrances qui vont me servir. J’arrive désormais à rester debout, bras écartés, tendus avec des poêles et des casseroles dans chaque main. Deux minutes. Sans fléchir, ni trembler. Soulever la lourde table, tout en restant assis, avec la force des jambes. Encore depuis la position quadrupédique au sol, se relever avec la table sur le dos. Deux pas en avant, deux en arrière. Deux sur le côté. Se relever. Porter. Avancer. C’est ma dixième nuit sur le carrelage. Après le lit j’ai continué par le parquet, progressivement. J’aime désormais le froid et sa rigidité. Pas de creux pour se lover, pas d’adaptation, d’adhérence.

Je suis cité. Mais je ne vais pas rester là, à attendre qu’ils viennent me cueillir. Me tester « positif », m’accompagner sous bonne escorte dans un hôtel. Drôle de trajet pour ce printemps. Je vais marcher. Pendant quelques jours. De nuit. Vers une fin de terre. J’ai quelques repères. Quelques connaissances. Je vais démarrer par la mer, pour gagner un peu de temps. Les sentinelles auront pris possession d’Itxassou et de plein d’autres endroits. A force d’enfoncer des mots de peur et de terreur dans les esprits, la deuxième vague tant annoncée sera vécue comme un soulagement. Et c’en sera un. Les avantages d’une guerre, sans destruction. Des êtres ruinés, l’armée et la police pour contenir les misérables. Un couvercle sur le pays, le temps de régler le nouveau mode d’Administration Générale. Mais je ne serais plus là.

 
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