Le Monsieur te dit (6)

L’écran venait de sonner ; un appel, comme une sirène qui allait crescendo et provoquait au bout de dix minutes, l’arrivée des forces de police.

Myriam appuya sur la télécommande. Monsieur Gata apparaissait souriant à l’écran.

« -Une bonne nouvelle, mon Petit ? fit-il dans un sourire, si vous voulez bien m’en dire deux mots

-J’ai, comme vous  le savez, Monsieur, un entretien demain.

-Vous vous sentez déjà mieux, non ?! J’imagine qu’atteindre son but aussi rapidement, en tous cas

-Non, non Monsieur, je ne me sens pas spécialement mieux

-C’est normal, mon Petit, aprés avoir atteint son but, une décompression peut s’ensuivre. Une moitié « d’euphorisia150″ demain, et c’est parti ! D’ailleurs, je vous laisse, j’ai eu une journée terrible et la soirée qui s’annonce, le sera tout autant. Demain, vous aurez un compte-rendu d’entretien à me retranscrire sur le champ, j’y tiens. Bonne fin de soirée mon Petit ! »

L’écran venait de basculer en veille.

Plus de « mon Petit », plus de sourire.

Plus de cette mine et de ce ton de  « jecomprendstoutparcequejevousaime » mais « vousferezcequejeveuxpourvous ». Elle avait envie pourtant de lui dire. Qu’elle l’emmerdait. Qu’elle l’emmerdait, et qu’elle le ré-emmerdait encore. Avec des expressions à la con, son bouquin à la con, ces procédures à la con, ce décor sinistre, cet encadrement des personnes et des destins. Elle avait envie. Suffisamment de sens du jugement, de conscience, pour vivre mal les contraintes du quotidien. Son statut de « passive », déjà, une étiquette qui voûtait la ligne des épaules. Pas elle particulièrement, avec sa poitrine magnifique et son port altier, plutôt cambrée même, mais l’immense majorité de ses congénères. Il fallait les voir tourner au coin des rues ; ils donnaient l’impression de traîner en se hâtant, pour dissimuler leur condition. Comme des nuisibles se réfugiant dans leurs abris, des interstices, pour ne pas se faire remarquer…

Elle revivait la scène chez le Notaire.

« -Bon, l’étape finale, Madame, Monsieur, le choix de la carte…Voulez-vous prendre quelque chose, café, thé, jus de fruit ?

Ils étaient confortablement assis dans de gros fauteuils de cuir. Des « Club ». L’assise était moelleuse et vous engonçait. Une fois assis, il était difficile de se redresser. Le cuir souple, l’assise moelleuse, un peu trop. Après, il fallait se saisir des accoudoirs pour se redresser, dans une prise vigoureuse. Une tablette, comme le rétroprojecteur se mettait en marche, descendait du plafond, directement dans les mains des contractants. Accompagnée d’un gobelet avec la boisson souhaitée.

Myriam était assise sur un fauteuil de bureau. Beaucoup moins chic, confortable, comme un produit standard. Elle était à distance des trois contractants. Une grande table ovale entre eux. Cette partie de l’entretien, du contrat, lui échappait. Elle n’était pas particulièrement tendue, sirotant tranquillement son jus d’orange. En fait, elle essayait de donner le change.

C’était la femme qui commençait. Elle fixait Myriam. Une connaissance du site de rencontres. Plutôt sympa et drôle, jusque-là. Maintenant, on sentait poindre une envie chez elle ; plus d’intensité dans le regard, une esquisse de sourire en coin, une menace clairement affirmée. La langue caressant la lèvre supérieure, d’abord…La main dans les cheveux, pour une caresse machinale. Elle ferma les yeux, son pouce glissant sur la carte tirée…Myriam amorça un mouvement de recul, appuyant sur la pointe des pieds, son dos écrasant le dossier. La carte. Et, quasiment au même moment, la transpiration qui provoque des frissons. Pas bon…