Bar(rés) matins…

Ils sont du matin. Avant les neuf heures. Une ombre dans mon dos, une entrée sur la pointe des pieds. Un imperméable, l’anonyme reconnu. Servi avant même que de saluer. Un petit verre, long. Un tube d’alcool. Un tube expédié. Posé, enlevé. Bu. Englouti. Sauve qui tube. Ce doit être l’un des premiers de la tournée. Le buveur,  triomphe modeste, comme un champion qui enchaîne les performances. Patiemment. Il salue. Un mot. La monnaie sur le comptoir. Le compte. La scène n’a duré que quelques dizaines de secondes. Boire ici, là et ailleurs.

Celui-là a pris son temps. Une pause. L’appétit va. Il maîtrise. Il parle fort. Un sourire violent cingle son expression. Quelques jurons plus loin, sur le chemin du retour des toilettes, il annonce menaçant sa venue prochaine. C’est de l’humour, plutôt que du second degré. Là, les degrés s’expriment en « cardinal » plutôt qu’en « ordinal »… Il reviendra, oui. Comme quelqu’un qui tient ses promesses. Une tasse pleine d’un vert breuvage. Une tasse d’un crème, mousseux et onctueux. Remplacé par de l’alcool. Avalé. L’homme de trait, celui qui fait son balai, la feuille d’automne traquée, le mégot pourchassé. La mine grave. Le geste brusque, contenu par la pelle.

Ces deux discutent, l’air affairé. Café solo, café con leche. Puis, ça devient sérieux. Una copa, de ces verres ventrus, emplie d’anis. Un tube pour l’autre. Ils sortent, deviser sur le banc. Une cigarette en commun. Ils parlent. Les paroles, les mots portés par des flux forts. Le pharynx, le larynx qui grincent, en sourdine. Déstabilisés, perturbés par toutes ces saveurs. Ces goûts, ces odeurs et ces couleurs. Le débit s’accélère, les pauses s’allongent. Les souffles rauques sentent la poudre. Le patron, visage poupin. Ce petit monde va son chemin. Le bourru du fond, absorbé par le journal, qui ne donne pas des nouvelles du rallye automobile… » c’est de la merde, y’a rien dans ce journal ». Evidemment.

Son voisin distrait, tout heureux de mettre la main sur un autre journal…de la veille. Mince !!! Il s’affaire avec un petit pain, une couche de crème à l’intérieur. Il découpe cela avec des couverts, comme on ferait d’une pâtisserie fine…Il incline sa tête sur le côté, pour chaque bouchée. Il n’ose pas prendre toute sa place. L’on pourrait croire qu’un bras autre que le sien, placé derrière, lui donne la becquée, l’amenant à se contorsionner. Des habituées, parlent fort, perchées fièrement sur leurs tabourets. De temps en temps, un coup d’oeil à l’écran, un commentaire. Xabier Clemente l’ex-entrâineur de l’Athletic, de l’OM aussi, son fils. Des gens qui s’aiment, mais qui ne le diront pas. Parce que c’est comme ça..

La pluie, va et s’en-vient. Tant d’eau, à la fin, ça finit par vous écoeurer. Ceux qui veulent dépasser le présent, rivés, rivetés ici et là, trouvent un refuge dans l’alcool. Là-haut, la lune ne dit mot.  L’astre joyeux qui d’ordinaire attire les liquides, irait jusqu’à se terrer, s’il le pouvait, quand la noirceur lui donne ce teint lugubre…