Prolongation

Doucement. L’idée se construit. Le corps se modèle. La chair trahit. Le tissu adipeux décide de s’émanciper; ce traître. Caché une partie de l’année. Il s’est affranchi du reste du corps. Bande à part, c’est sa règle. Bande…Si peu.

On est passé des « rugissants » aux « hurlants ». Mais ça hurle à l’intérieur. La voix ne porte plus guère. Le rayon d’action commence à rayonner de moins en moins. La vue baisse. Les lunettes jouent à cache-cache. Les clefs se planquent, ne tiennent plus en place.

Le vieillissement poursuit son oeuvre. Sûrement. Il vit son âge d’or. Loin irons-nous, chargeant nos ans. Loin, accompagnés. Escortés. Là, une jeune fille qui pousse la chaise roulante. Ailleurs un engin qui précède nos mouvements. Un peu de chaleur humaine, encore. S’il reste de la famille. De la compassion teintée de tact, de tendresse. Une main douce pour rattraper celle qui tremble, incapable d’estoquer l’olive. Une main douce pour essuyer la commissure des lèvres. Une trahison supplémentaire. Comme celle de la disgrâce des poils au menton. Comme ces barbes mal rasées, ces oreilles touffues. Cette végetation dans les narines.

Un peu de tendre, peut-être. Mais rien n’est moins sûr. Car le tendre ne court pas les rues. Le partage des tâches fait rage. Mais ce sont surtout les tâches qui hâtent les mouvements, les brusquent. Ces petits êtres, tenus d’une main ferme, les pieds joints, les fesses en l’air. Nettoyés, comme s’il s’agissait d’une laverie pour petits d’humains ; des crèmes et des onguents, oui, des soins d’entretien. Pas le temps. D’un sourire, d’un rire. D’un toucher caressant. Suspendus, le temps d’une pause nécessaire. D’un change hygiènique. Quelques mètres plus loin. Des landaux qui s’avancent, presque seuls, en figure de proue sur les passages pour piétons. Des étendards brandis, pour dissuader l’ennemi, les automobiles. L’on s’étonnera plus tard de certaines conduites à risque. Des ados et leurs deux roues. Oui, bien sûr.

La vieillesse, comme une érosion sûre, commencée, il y a longtemps déja. L’accompagnement éducatif, sans éducation. L’élevage au rythme de la batterie. Des fanfares de gestes, mécanisés. Automatisés. Et qu’ça saute. De la brusquerie aseptisée. Une violence rampante. Que l’on ignore. Il s’agit de s’habituer. Une moitié de siècle, le zénith dépassé puis oublié. Le déclin qui vient. Qui s’installe. Sans mot dire. Comme la pluie du jour. Une menace même plus voilée.

L’horizon est trouble. De plus en plus. Et ce n’est pas dû à l’automne…

Agur