Aznazemmour

« […] Parce que le prénom arménien choisi par sa mère était trop compliqué, l’infirmière de la maternité l’avait changé en Charles. « J’aimerais la rencontrer pour la remercier », disait-il. Il avait même coupé son nom d’origine Aznavourian. Le grand footballeur français des années 1950 avait fait de même, écourtant son patronyme polonais Kopaszewski en Kopa. L’assimilation avait des règles qu’aucun immigré ne refusait au nom d’une identité tyrannique et d’une individualité capricieuse.

A l’époque, les immigrés rejoignaient un pays et pas une diaspora. Ils adoptaient la culture, l’Histoire, les héros des Français de souche et ne leur imposaient pas, avec l’arrogance d’un colonisateur, leurs mœurs et coutumes étrangères.

Ça commence comme ça. Ou plutôt ça se termine ainsi. Enfin, ça continue. S’agit-il de rendre hommage à un chanteur de grand talent ? Un chanteur populaire qui a traversé ces années en nous emmenant au bout de la Terre ? Un auteur qui mettait en musique et en scène avec brio. Brio… »Brio » n’est pas français.

« Brio » ne s’est pas défait de quelques lettres, de préfixe, ou de suffixe dérangeant. Brio ne s’est pas dépouillé pour faire corps avec la langue française. Non. Il est venu. S’est laissé employer. A sonné. S’est immiscé. Insinué, puis a fini par s’imposer. Certains disent, « s’imposer naturellement ». Peut-on s’imposer naturellement ?!

Comment « brio », à l’instar des autres, de tous les autres venus, atterris, amerris, échoués  sur l’Hexagone aura-t-il pu s’imposer naturellement ? Tous ces autres qui « venaient tous de leur plein gré vider les poubelles à Paris », comme chante si joliment, Pierre Perret. Tous ces autres et tant d’autres, régulièrement humiliés. Les Polak, les Ritals, les Cuirs et les Portos en ce début du vingtième siècle, les humains venus d’Afrique ou d’Orient…

Ma grand-mère, qui avait épousé le patronyme « Fernandez », prononcé « Fernandes » sans jamais faire vibrer le « z » final, mais en le faisant plutôt « siffler », aurait certainement eu un mot doux pour le chroniqueur du journal parisien. Elle l’aurait pris par le bras, ou non, lui aurait donné le sien. Elle lui aurait proposé de l’accompagner jusqu’au commissariat de Bayonne, rue Jacques Laffitte, en son temps. D’assister à l’entretien avec ce fonctionnaire de police zélé, qui voulait nous reléguer en Espagne, alors que mon grand-père rentrait de « vacances » -comme il disait- parti en mai 1939 pour revenir en octobre 1945. Le corps et l’âme défaits. Comme tant d’autres. Comme ces tirailleurs sénégalais, que l’on ne pouvait décemment pas laisser défiler dans Paris, à la Libération. Pensez-donc, des Noirs…Plus tard encore, il aurait été témoin, le chroniqueur, de ce ravissant échange avec cette dame, qui, disait-elle, appréciait la pâtisserie, mais ne pouvait se résoudre à « faire travailler un Espagnol ». Tout à fait, ma chère.

Quelle est donc cette nouvelle vision magique, ce prêt-à-penser télévisé, diffusé et largement répandu, avec l’aplomb du bon sens, comme au café du commerce ? Quel est donc ce message, ce discours que l’on nous sert jusqu’au dégoût. Entre assimilation, respect des règles, nécessité de parler la langue, et français de souche, dont on peut être les héros, en se dépouillant de sa vie, de son histoire d’avant !

Un grand artiste disparaît, quoique pas vraiment, et la réflexion du moment, de nous proposer un chemin escarpé, étroit, très étroit et délibérément esquissé pour certains, contre d’autres. Des patronymes à tailler, et retailler ; ça tombe bien, le bâtiment regorge de talents Lusitaniens. Des tailleurs de pierre pour lisser les mots et des jointures françaises. La ponctuation est-elle française ?!

Un grand petit monsieur au talent sans pareil. S’exprimant en français. Un créateur d’émotions. La bohème ; pas forcément compatible avec les lois hexagonales. Celles qui, l’air de rien, empêchent la station horizontale sur les bancs publics, juste avant de nous priver de bécots. Les amoureux, quel affligeant spectacle, n’est-ce-pas ?!…

Heureusement, il reste ce texte, chanté par un certain Léo, monégasque puis français, ou l’inverse…

C’est un pays qui me débecte
Pas moyen de se faire Anglais
Ou Suisse ou con ou bien insecte
Partout ils sont confédérés,
Faut les voir à la télé-urne
Avec le général Frappard
Et leur bulletin dans les burnes
Et le mépris dans un placard !
Ils ont voté et puis, après?

Dans une France anarchiste
Je mettrais ces fumiers debout
A fumer le scrutin de liste
Jusqu’au mégot de mon dégoût
Et puis assis sur une chaise
Un ordinateur dans le gosier
Ils chanteraient La Marseillaise
Avec des cartes perforées
Le jour de gloire est arrivé