Vieillir deux fois

Elle se penche vers lui. Descend doucement pour lui lacer sa chaussure droite. Il est assis sur un banc. Fatigué, las du voyage de la Vie. Sa veste de laine blanche, ses cheveux blancs également sur la partie postérieure du crâne. Elle se redresse, continue de lui parler. Il répond. Sans plus faire l’effort de lever la tête. Le regard à hauteur de l’horizon que l’on devine, au bout de l’Océan. Son bras gauche en suspens, la main agrippant le siège, le coude dans un angle, presque droit, mais surtout rigide. Cramponné.

L’échange dure. L’autre chaussure. On a l’impression d’une négociation, d’une querelle qui ne dit plus son nom. De reproches, d’amertume, d’inquiétude aussi. De la compassion sans doute encore…Finalement, il se redresse et se lève. C’est laborieux. Comme une performance d’haltérophile, qui a dépassé ses limites. Le passage de la station assis à la station debout est hésitant. Même le banc doit avoir du remords. Ce monsieur le quitte, peut-être à regret, lui, l’objet, n’a rien fait pour le rendre à la vie animée.

Redressé, la tête ne tombe plus, comme dans l’ancienne attitude de résignation et d’écrasement…Le couple chemine. Elle a de l’allure et de la vie pour deux. Elle l’entraîne, le porte et le soutient. Il ne traîne pas les pieds comme elle lui tient la main. Je les regarde s’éloigner, vers l’Automne à Biarritz. Ils descendent vers la Grande Plage, des festivaliers circulent, d’un pas alerte, il est question de repas, de Paris et de Bordeaux. « Ah vous avez trouvé aussi…Cette année il y a beaucoup moins de films, beaucoup moins… » ça opine du chef.

Le couple s’éloigne encore. J’aperçois ce sac jaune en plastique- peut-être la nouvelle paire de chaussures qui fait des siennes- au bout du bras droit de la dame. Son compagnon n’arrive pas exactement à sa hauteur, mais a adopté son rythme de croisière. Vieillir.

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