Les escaliers (2)

Une quête de patience. Des rencontres avec des dames « d’un certain âge ». Des personnes qui appréciaient sa compagnie, son sourire gracieux, son respect des convenances, son élégance. Tenir la porte, en attendant le passage. Offrir l’abri du parapluie, son bras pour cheminer voire. Mais très rarement. S’enquérir de la santé de quelques voisines, proposer de rapporter quelques produits frais du marché. Mais à dose homéopathique. La politesse, toujours de mise. La bienveillance, éventuellement. La rencontre, en faits et gestes, mais à pas feutrés. Rien de brusque ou qui ne put réveiller, susciter la méfiance. Lui, était capable d’apprivoiser la défiance. Des avancées mesurées, calibrées. Avec une vraie retenue et une fausse réserve, comme un recul dans l’échange, lorsque l’avancée devenait patente, quand enfin il était invité à entrer…

Ses « petits » pas ne se perdaient pas. Louis habitait au troisième. Il arpentait ces trois premiers niveaux, dont il connaissait chaque logement. Pour les trois étages du haut, il planifiait ses visites. Tôt le matin, tard le soir. En toute discrétion. Tôt le matin, tout le temps avant sept heures. Mais jamais avant six heures. Il avait enregistré ce pas. Ces chaussures à talons qui martelaient le sol à cinq heures quarante-cinq, chaque matin. Une brune aux cheveux longs, très typée-une Andalouse pensait-il. Une belle femme, qui ne rentrait pas dans les critères. Trop jeune, trop verte.

Ainsi, petit à petit, constituait-il la trame de ses expéditions. Et tout prenait forme. Depuis la photographie des boîtes à lettres, au rez-de-chaussée. Pour connaître, par cœur, tous les patronymes. Avec, plus tard, il le savait maintenant, quelques courriers d’importance. Un chéquier par exemple. Parfois une carte d’anniversaire ou de vœux, avec un billet à l’intérieur. C’était alors les conversations et les trépignements d’enfants qui le mettaient sur la piste. « Ah, toujours rien…Mais tu sais bien que ton anniversaire n’est qu’après-demain, ma chérie…Oui, maman, mais il me tarde…Tata envoie toujours un billet avec des chewing-gums. » Des petits profits, dont l’usage se perdait.

Bien situer chacun, dans son voisinage proche. Une recherche sur internet, pour se faire une idée plus précise. Des photos, des liens de parenté, des relations. Des éléments de connaissance, à prendre en compte. Fréquence et nature des visites. Présence d’animaux au domicile, par exemple… Tout un travail de fourmi, à l’aide de l’œil-de-bœuf numérique. Bien plus confortable qu’à ses débuts. Le front contre la porte, clignant de l’œil, se décalant pour apercevoir, sans vraiment distinguer. Maintenant, son travail de sentinelle, beaucoup moins astreignant, n’exigeait plus ces stations debout, la tête contre la porte. Néanmoins, il s’y adonnait encore, par plaisir.

Les allées et venues, toujours consignées dans un grand cahier. Cela par contre, n’avait pas changé. Le cahier disparaissant aprés chaque opération. Une sélection qui se faisait progressivement, en tenant compte des paramètres du portrait-type. Il aimait sa vie ; observer les autres, les épier, les connaître et entrer ainsi dans leur monde. Leur territoire. Leur intimité.

Le portrait-type, oui. Pas une fin en soi. Il savait maintenant d’expérience, que les âges, les patrimoines pouvaient être appréciés, ré-appréciés. Parmi les critères premiers, une personne seule, de plus de soixante-quinze ans, avec peu de relations à l’extérieur. Surtout, peu ou pas de visite. Quelqu’un de pas trop alerte. Là, il savait pouvoir compter sur son instinct. La démarche. La jambe qui traîne. L’articulation du genou, d’une flexibilité réduite. Cette hanche fragile, avec ce fémur déjà cassé. Cette prothèse qui se rappelait à ce corps défendant. Les dos voûtés, ployant et pas que sous le poids des ans. Ces hauts du corps qui se tournent laborieusement, pour observer derrière eux. D’un mouvement d’épaules, parce que les cervicales grincent depuis longtemps. Ce souffle court dés aprés les huit premières marches. Ces mains déformées, avec peu de force pour s’agripper. Qui glissent, plus qu’elles n’accrochent la rampe d’escalier.