Chute charnelle

« -Oui, on se demande si ils font pas exprès…

-Ça m’étonnerait pas, surtout lui…

-Parce que tu crois qu’elle s’en fait, la pétasse-là… » répliqua Angélique.

-N…..Oooooooooooooon …. » et puis un bruit sourd. Un bruit sourd précédé d’un choc. La tête qui avait heurté le carrelage. Une giclée rouge à mi-hauteur sur le mur blanc, crépi. Comme une saccade. D’un fruit entaillé violemment.  Masse sans vie. Affalée sur le sol. Une chute de cinq étages, ponctuée d’un trépas brutal.

Une blessure ouverte avec du sang qui coulait. Comme sorti d’un cratère. Bientôt les cheveux filasses deviendraient poisseux. Un visage qui paraissait s’être allongé. Stupéfait. Sidéré. Des yeux hagards. Un état de tension, jusque dans la chute, conclue par cette position de rotation esquissée. Effectivement, les spécialistes auraient du boulot pour donner à ce corps sans vie, une allure humaine.

Pour la cour intérieure. Pas trop de souci. Le carrelage brun était maculé, en un endroit bien localisé. L’on pouvait faire confiance à Martha, pour que dans la journée, la cour intérieure retrouve sa propreté et sa sérénité. D’ailleurs Jean, le concierge ne manquerait pas de l’appeler, avant le début de cet aprés-midi. Hélène gisait.

C’était presque drôle cette cour intérieure, étouffant de silence. Cet espace sur lequel elle  régnait, depuis tant d’années. De conversations de voisines, en commérages de proximité, jusqu’au fiel d’une connivence aigrie. Une silhouette grossière. La démarche lourde. D’éternels fuseaux noirs qui surlignaient ses cuisses. L’été et même avant, comme ce 25 mai. Un top. Pour mieux délurer les touffes sous les aisselles.  Avec des seins bardés qui intimaient le respect dans les couloirs de l’immeuble. Une solitude quasi-assurée pour chaque trajet effectué en ascenseur…Une vie de femme seule, depuis longtemps. Un garçon frêle et pâle qui venait la visiter, à Noël. L’exception.

Une conversation venimeuse, d’allusions, de sous-entendus, de douleurs ou de blessures tues qu’elle révélait, dans la cour de l’immeuble. Son royaume. L’espace qu’elle arpentait en conversations de fenêtres, ou devant la porte d’entrée de l’immeuble. Dans une démarche quasi-professionnelle. Jamais de conversation, une fois passé la porte du hall. Jamais de visite. Jamais de déplacement ou de réception chez les unes ou les autres. Le silence, une fois ouverte la porte extérieure du numéro 9. La fenêtre de la cour intérieure constituait sa tribune.

Une intimité dans une ouverture enfermée entre quatre parois. Une cour de tuyauteries, de compteurs d’eau. De quelques fils, de linge témoin de la vie des familles. Des signifiés qu’Hélène flairait. Soupesait. Déchiffrait. Interprétait. Un régal. Une mine de bonheurs. L’antichambre des victoires, des triomphes à venir.

Quelques sous-vêtements masculins, constituaient souvent le prétexte à l’écriture. Un courrier à la caisse d’allocations familiales. Une démarche saine et citoyenne, qui faisait mouche. Quelques jours à guetter le préposé au courrier et le courrier officiel qui proposait un rendez-vous. La diligence du service public lui procurait alors un plaisir intense. D’autres services pouvaient être ainsi avertis, informés de dérives. Hélène veillait.

Cette étudiante, soi-disant sans revenus, qui recevait discrètement, des messieurs la quarantaine passée. Cette espèce de brute qui pissait dans l’évier de sa cuisine. Si, si. D’une façon bien ostensible du reste. Celle-là, trois enfants avec trois hommes différents. Des gardes alternées et le restant de la semaine des balades dans l’alcool, depuis deux ou trois « demis » engloutis avant les dix heures du matin. Des fumiers de patrons de bars, de connivence. Le demi prêt, déjà, comme il convient à  quelqu’un de pressé, une visite annoncée, un rite qui détruit un peu plus encore. Jusqu’au chemin de la sortie des écoles, qui du coup durait une heure. Une heure, en buvant vite,  pour parcourir sept cents mètres. Sept cents mètres en détours, qui n’échappaient pas, cependant, à Hélène. Du cinquième, de son perchoir, elle avait une vue plongeante. Quelques cuisines, d’intérêt inégal, et quelques chambres plus « parlantes ». L’expression animale. Une pratique qui l’avait fuie. Du moins avec autrui.

Et jusqu’à cette chute fatale. Cette contorsion qui l’avait déstabilisée. Hélène de dos, à la fenêtre, pour ne pas avoir l’air.  Parfois en appui contre un montant de la fenêtre entrouverte…S’invitant aux scènes délurées du mercredi matin. Quand elle n’avait pas cours. Elle. Cette espèce de jolie femme, qui enseignait dans le lycée professionnel voisin. L’air supérieur, plutôt perchée, et lui, le locataire-célibataire. Un type qui avait débarqué dans l’immeuble depuis un peu plus d’un an, maintenant. Un quinquagénaire qui avait fait, comme le disait la vigie, une « sortie de route ».

« -Celui-là, ça sent le divorce et une descente qui n’est pas encore achevée, crois-moi…D’ailleurs, à force d’être au chômage, il sera bientôt à bout de droits… Les voyages risquent de se limiter au quartier, ça lui fera du bien… », poursuivait-elle en un éclat de rire.

Et ce mercredi-là, couché sur le dos, plus exactement en appui sur les épaules, le corps à l’oblique, tendu, gémissant…Il avait l’air d’aimer ça- « ah, eh mon salaud ! » et l’autre espèce de pouffiasse, agenouillée, la tête penchée vers l’avant… »eh, ben mon salaud de fu… ». Et la fenêtre qui se dérobe. Le vide.

Ils avaient entendu. Paul s’était affalé au même moment. Nu dans le couloir, il revenait vers le lit. Une cigarette à la bouche. A travers le rideau, il vit le corps inerte. Sans s’approcher davantage. Il s’assit sur le lit. Dans un sourire, tenant sa cigarette entre ses doigts, juste avant de l’allumer. Il tendit son bras vers la fenêtre.

 »  Hélène, à ta santé », fit-il.