L’ombre

Je suis parti marcher. En ville. C’est ma période « escaliers ». « Escaliers », j’entends, au niveau du corps, des jambes, une ressource du paysage local, favorisant le pas à pas.  « Escaliers » au niveau de l’esprit, aussi, car s’ il m’arrive parfois d’avoir de la répartie, ce n’est pas  autant que souhaité. Bon, jusque-là, rien que de très normal. Un déguisement, pour donner à penser que je suis un sportif, ou presque. Concentré sur mes pas. Pas avare, mais conscient de mes limites du moment. Ceci ne constituerait cependant pas de quoi poursuivre un récit. Jusqu’à ce moment bien précis ou j’ai pris conscience du monde extérieur. Je passe sur les bagnoles, les klaxons, d’autres marcheurs, la façon dont les gens sont chaussés, leur démarche, ces corps cambrés, ceux qui donnent l’impression d’avancer en reculant, ces pas lourds, ces silhouettes qui trahissent les sédentaires en mouvement…

Ce qui m’a d’abord surpris, c’est la présence de mon ombre. Plus exactement, le fait qu’elle me précède. Au début, cela m’a stimulé. J’avais l’impression que dans mes successives ascensions, je m’en rapprochais. Pas encore assez prêt pour la toucher, mais pas loin. J’ai essayé de changer de rythme, aussi, mais elle me maintenait à distance. Et puis j’ai décidé de poursuivre mon parcours, sans plus y prêter attention. Je pensais, qu’elle allait se lasser et abandonner la partie. Je l’imaginais, s’échapper, en douce, comme quelqu’un qui a enfin compris qu’il valait mieux abandonner. Je l’avais presque chassée de mon esprit, quand sur le chemin du retour, en descente cette fois, elle est réapparue. Comme plus tôt. Silencieuse. J’ai encore accéléré, couru, mais rien n’y a fait.

De guerre lasse, j’ai poursuivi en marchant. J’ai voulu ne pas rentrer directement, faire un détour, pour ne pas donner d’information à mon adversaire, mais rien n’y a fait. Alors, à la fin, je suis rentré. Elle a profité du moment ou j’ouvrais la porte, tout en me déchaussant consciencieusement pour franchir le seuil. Toujours devant. J’ai depuis ce sentiment, cette impression d’une présence, pas désirée. Pas franchement hostile, non plus. Une présence, une marque, une enveloppe, là, tapie discrètement sur le canapé, en train de me regarder m’affairer sur le clavier. Une forme douce qui semble dormir dans la chambre d’à côté, mais peut-être pas. Une étrange étrangère qui erre dans mon intimité. Quelque chose qui me trouble depuis bien avant son apparition. Un souvenir qui ne me quitte pas. Même dans l’escalier des songes…

Agur

bty

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