C’est un petit jardin

 

bty

C’est un jardin. Né entre l’escalier et l’autoroute. En pente. De parents inconnus qui revendiquent l’usufruit. En pente, pas douce. Pas caché, mais un peu plus que discret. Un lopin de fortune. Du jardinier on pourrait penser à son infortune. Ou bien comme une réminiscence de conte ancien…

« Il y avait une fois un paysan adroit et rusé, dont les bons tours étaient connus à plusieurs lieues à la ronde. La plus plaisante de ses malices est celle à laquelle le diable lui-même se laissa prendre, à sa grande confusion.

Un soir que notre paysan se disposait à regagner son logis, après avoir labouré son champ pendant une bonne partie de la journée, il aperçut, au milieu des sillons qu’il avait tracés, un petit tas de charbons embrasés. Il s’en approcha plein d’étonnement, et vit un petit diable tout noir, qui était assis au milieu des braises ardentes.

— Il me semble que tu es assis sur ton trésor, lui dit le paysan.
— Tu devines juste, répondit le diable, sur mon trésor qui contient plus d’or et d’argent que tu n’en as depuis que tu es au monde.
— Ce trésor se trouve dans mon champ; en conséquence il m’appartient, reprit le paysan.
— Il est à toi, repartit le diable, si pendant deux années tu consens à partager ta récolte avec moi : j’ai assez d’argent comme cela, je désirerais maintenant posséder quelques fruits de la terre.

Le paysan accepta le marché.

— Pour éviter toute contestation lorsque viendra le moment du partage, ajouta le rustre matois, il sera entendu que tout ce qui sera sur terre t’appartiendra; à moi, au contraire, tout ce qui sera au-dessous du sol.

Le diable souscrivit volontiers à ces conditions. Cependant notre rusé paysan sema tout son champ de raves. Quand l’époque de la récolte fut arrivée, le diable se présenta et voulut emporter sa part du produit, mais il ne trouva que des feuilles jaunes et flétries. Quant au paysan, il déterra tout joyeux ses raves.

— L’avantage a été pour toi cette fois-ci, dit le diable, mais la fois prochaine ce sera mon tour. J’entends qu’à la future récolte ce qui se trouvera sous terre m’appartienne, à toi au contraire ce qui sera au-dessus du sol.
— C’est dit, répondit le paysan.

Cependant quand le temps des semailles fut venu, le paysan sema, non plus des raves, mais du froment. La moisson étant mûre, notre rusé compère retourna au champ et coupa au pied les tiges des épis, si bien que lorsque le diable arriva à son tour, il ne trouva plus que les pointes de la paille et les racines. Dans sa rage et sa confusion, il alla se cacher au fond d’un abîme.

— C’est ainsi qu’il faut berner les renards, dit le paysan, en allant ramasser son trésor. »

Mais le diable d’aujourd’hui, est bien plus difficile à berner. Il possède en effet. Dés lors, comment revendiquer ? Comment revendiquer, le fruit d’une terre commune, pas privée, ou cependant quelques mains s’affairent, quelques bassins se penchent pour tirer parti d’un espace non imparti, distraitement entretenu par des « municipaux » ?

Comment faire prospérer des herbes sans intérêt, sous l’égide de personne, ni d’un énième mouvement de « jardins partagés », ni la traduction d’une énième action pour pauvres, dégoulinant de bons sentiments, l’apanage de ceux qui peuvent ou qui savent, résolus à faire le bonheur de nécessiteux, même contre eux ?…

Comment marquer son territoire, délimiter son jardin, contre la loi de ceux qui dirigent ?Comment ne pas penser, que cette loi traduit un rapport de forces ? Comment éviter l’écueil de la propriété privée de sens, de titre, de bornes et de notaire ?

Comment enfin être un sans-terre, vivant en milieu urbain, capable de plonger ses mains dans la terre et de la cultiver ?…

Agur