L’appétit du bâtiment et inversement…

 

 

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C’est bien connu, quand l’appétit va, quand le bâtiment va…

C’est vrai pour Avilés, dans les Asturies, aussi. Dehors avant le port, ses grues, la sidérurgie fume…Le briquet d’une main, les cheminées de l’autre. Oscar Niemeyer, le célèbre architecte brésilien a donné son nom à un « Centre Culturel International ». Certainement une autre façon d’exister pour la cité entre Gijon et Oviedo.

Les bâtiments industriels ont beaucoup d’appétit. Ils soufflent aux visages des humains, des animaux et des végétaux, la fumée de leur métal. Ils ajoutent à la brume qui m’accompagne, ce matin, depuis Santander, jouant à cache-cache avec la Mer Cantabrique. A l’entrée du supermarché germain, un chien pleure. Je ne sais s’il s’agit d’un caprice, comme font parfois les enfants larmoyants sans vraiment y croire. D’une attente trop longue, ou plus communément d’une frustration de quadrupède consommateur exclu du « marché… ». Quand le bâtiment va.

Je pars me sustenter. Dans un restaurant pas classieux. De nappes en papier quadrillé, de lambris larges, dont on ne sait ce qu’il dissimule. Le vieux buffet, tiroirs ouverts,  plus envie de couiner en fermant ses casiers.

Une machine à trancher, trône sur la première table. Peut-être la main d’un rouspéteur, ou sa langue. Qui sait ?…Décoration kitsch, d’une bouée qui a connu l’eau, de dictons de comptoir, « du genre l’impossible est en cours… ». Des illustrations vaguement en lien avec le monde maritime.

Je me suis laissé installer au fond de la salle. Dans l’angle, adossé au mur. Évitant ainsi les coups par-derrière. Le mur qui me fait face est maculé de traces de doigts. Comme les nappes en papier sont disposés sur une grosse tringle en bois, en attendant d’habiller les tables. J’imagine le personnel du service, les doigts un peu trempés dans la nourriture , du jus, de la sauce…Sur ma droite, une petite fenêtre qui fait aussi office de passe-plat, dit de l’ambiance en cuisine, trahissant son activité. Les effluves auront voix au chapitre au fur et à mesure du service. A gauche, plusieurs soupiraux indiquent que cette partie du bâtiment est enterré. Reste plus qu’à guetter les jambes des filles. Mais je ne m’éternise pas. Le poisson est présenté sommairement. Le sel est là. Le mets grillé, paré d’une tomate et d’une pomme de terre. Quand l’appétit va.

Le blanc est plutôt sec, certainement pas moelleux. Je ne sais s’il sert pour arroser les cheminées d’usine, ou étouffer la fumée, mais j’ai connu mieux. Enfin, il donne à mon repas une cohérence ; poisson- vin blanc qui me rassure !

Je suis le seul couvert. Le serveur me demande des nouvelles, et je lui adresse mon pouce levé, comme je suis accaparé.  Après un court échange, avant de terrasser un second café, je me lance dans l’activité de…Terrassier. J’oeuvre dans cette carrière de chocolat, qui s’éparpille docilement. J’entame le massif « tiramisu bien », avec conscience et persévérance. J’actionne les couverts. Les mandibules ne décoincent pas. La portion qui m’a été délivrée, vaudrait pour deux dans un établissement normal, et certainement pour quatre dans un établissement hors-normes. J’y repenserai en souriant au moment de l’addition.

Je m’approche de la note finale et décide de rejoindre les autres, dans la partie « bar », disposé un peu à la façon d’un comptoir d’épicerie. Une d’autrefois. Sans enseigne, ni franchise. Alors amie des quantités raisonnables, ignorant les promos de douze !

Et, comme je sollicite le serveur, surgie d’on ne sait où, une montagne de chair, la chemise grand ouverte, une croix asturienne autour du cou. C’est l’exécuteur des basses-œuvres. Pas celui qui sert le cidre à bout de bras. Pas celui qui rejette le fond dans une seau en plastique entre deux tabourets hauts, d’un verre à l’autre. Pas celui qui fait mine de lire le journal en attendant de passer à table, une part de tortilla malmenée par ses gros doigts. Pas celui qui balaie ou qui règne sur la cuisine.

Non, lui, c’est le pèze. L’artiche, le flouze. Il me regarde, triomphant. Une sorte de sourire, non pas bovin mais chevalin, plutôt. Celui d’un cheval de trait. Il sort de la poche extérieure de sa chemise une liasse de billets repliés, qui doit bien peser ses 1000 balles. Il en flanque deux à la serveuse, à côté de lui. Et me rend ma monnaie en me lançant, les deux billets, sur le comptoir. Je le regarde. Entre une envie de crochet droit, avec tout mon poids, et une considération de satisfaction, eu égard aux portions servies. C’est largement l’appétit comblé qui dit son bonheur. La thune de la turne… en somme.

Agur