Café

Elles sont assises côte à côte. Bien mises, avec soin. Des bijoux, un peu. Des doigts fins et longs qui pourraient aimer caresser. L’allure décontractée, du jean et des baskets de marque, impeccables. Pas des trucs qui vont en footing ou rando. Des cheveux courts. Un maquillage léger aussi. Une étole qui dévoile l’épaule, une noire bretelle…Déjà une incitation au voyage. La conversation va bon train, mezzo voce. Comme s’il s’agissait de profiter d’une intimité, dans ce lieu public. L’épaule nue, comme le haut du dos, je garde mes mains sur le clavier. Les touches ne se doutent de rien. Les lettres ont l’impression de faire sens, en mots, puis en phrases. Mais j’ai le cerveau qui bascule sur ma droite, le regard qui s’égare.

Le gros monsieur, sanglé dans son pantalon obstiné à la taille est littéralement plongé dans le journal. Il a exécuté son café con leche et sa tortilla. Sans précipitation, mais sans coup férir. Du boulot de professionnel. Son visage poupin, des cheveux gris, la cinquantaine bien tassée, un petit mètre soixante-dix et trente kilos de trop dans le ventre. Il est un peu penché vers l’avant. Les doigts entrecroisés. Le tube digestif en paix ; jusqu’au prochain arrivage !

C’est le deuxième passage du petit monsieur aux lunettes, toujours vêtu d’un blazer, d’une chemise, d’un jean et de chaussures d’allure sportive. La première fois, il rentre avec un collègue, grand et mince, perché dans ses hautes-vues du mètre quatre-vingt dix. Un couple improbable. Deux collègues de travail. Quichotte et Pança quelques siècles plus loin. Le petit monsieur au timbre de voix d’autorité, avalant son café con leche, pourtant chaud. Presque comme on ferait d’un gargarisme. J’ai l’impression qu’il est pressé de ne pas rester, de pieds, au comptoir. Comme il paraît encore plus petit prés de son peuplier de collègue.

A l’occasion de son deuxième passage, il reprendra un café con leche. Puis dans un petit verre translucide, une quelconque potion. Le courage doit lui manquer pour boucler la deuxième partie de la journée…Putain de vie!!!

Elle arrive. Avec son petit nez, un peu crochu, ses cheveux bouclés. Son regard acéré. Une blonde chevelure. Sourire, ongles peints en rouge. L’air décontracté, pressée souvent, accaparée. Un pintxo et un txacoli. Avalés d’un trait. Potion du quotidien. Elle alterne entre différents établissements du quartier. Manière de disperser ses mises, peut-être comme on brouillerait les pistes…

Miren vient de sortir. Une grande créature. De longs cheveux. Un visage expressif, façon Boticelli. Quelque chose de figé dans le regard. Une femme grande, qui pourrait étreindre le petit monsieur aux lunettes contre son nombril. Elle dialogue le plus souvent avec elle-même. Le journal, son téléphone portable et certainement sa myopie, vu la dimension des caractères qui s’affichent. Elle passe par les toilettes, immanquablement, avant de se retirer. Le rituel se termine à cette heure. C’est une prestation complète, une sorte de « pension » qui va bien au-delà du café. Elle sort en tenant son sac par la anse, à bout de bras. Elle va vers la vie au-delà, celle du dehors, sous des dehors impassibles…

Agur