Tranches

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Elles ont l’air inoffensives. Rangées, alignées dans un commerce. Elles ont l’air de rien, ou presque. Pourtant, le dialogue fameux, l’incontournable, s’entend déjà. Même à travers la vitrine.

-« Vous les voulez, épaisses, pas trop ?! » dans un gentil sourire, d’un minois surmonté d’une coiffe hygiénique, le buste penché vers l’avant, dans une rotation épanouie vers le client.

-…

-« Comme ça, ça va ?! »

C’est-à-dire que c’est un peu délicat de refuser les dix-sept premières tranches, jusqu’à ce que l’épaisseur convienne. Ce pourrait être mal vu. Déjà qu’il n’est pas évident de contester la première proposition, et que bien souvent on acquiesce dés la seconde. Oui, « comme ça, ça va ». Et l’on se fend à son tour d’un sourire niais à l’attention d’un troisième quidam, armé d’une liste et d’un stylo (donc redoutable), ou pire encore d’un  quatrième les mains dans le dos, en train d’arpenter le rayon boucherie, charcuterie, traiteur comme s’il y était né…

Une première tranche de vie, en dix-sept années pour sortir de l’enfance, l’adolescence. Pour certains, cela s’est fait il y a longtemps déjà. Bien avant cet âge. Mal, en fait. Dans la douleur sûrement. Pour d’autres, en revanche, même en soixante-et- onze ans, ce ne sera pas le cas ! Des tranches de vie. Des vies que l’on tranche, des questions qui ne sont jamais tranchées.

D’autres tranches, pour atteindre la plénitude, la lune, procréer, se multiplier. S’oublier, courir  aprés le Temps. Perdre son temps à courir aprés lui. L’apprendre, le comprendre, et…continuer, comme si de rien n’était. Transmettre des tranches de « contre-vérités » et de phrases assénées, qui viennent de loin, même de nulle part mais que l’on prononce encore… »Ça ne se fait pas », « ça ne se dit pas » ou au contraire des « moi je dis ce que je pense ». Ah, très bien, mais en l’occurrence, on ne t’a rien demandé. Quelques tranches de conversation, longues parfois comme le bras, que l’on aurait aimé moins épaisses, en effet. D’autres si fines, quasi-filandreuses, qui eussent mérité un meilleur sort. Qui peuvent nous laisser les bras ballants, sentiments distendus, tendus, déchirés, en vrac, comme autant de filaments qu’il faudra réparer. Une tranche de vie assurément consacré à ce labeur de l’Intérieur.

Et l’épaisseur des traits, le visage empli, des flancs qui débordent, la minceur des cuisses et les fesses qui s’estompent. Des seins qui descendent, le dos qui fait valoir sa colonne. Une colonne qui soutient, sans plus, et qui se relâche dés qu’on a le dos tourné. Plutôt dans la tranche des « cinquantièmes ». Les bilans qui ne sont pas tout blancs, des tranches de vie et d’émotion qui affleurent, et d’autres qui nous interpellent. Figent nos sentiments et exaspèrent nos diaphragmes.

Et ce rivage inconnu, qu’on compte aborder à deux, « parce que c’est mieux ». En évitant de penser à un huis clos d’amour, de douleur et de servitude. Confondus. Fondus en une souffrance tue, dans des refuges ultimes de propriété privée, ou assignés à résidence dans des collectifs d’avant-la-mort.

L’accompagnement vers la destination finale. D’une tranche de vie, que l’on régurgite chaque jour davantage. De celle qui laisse « l’amer » envahir les lieux. Qui suscite des regrets, des frustrations et des rancœurs. Qu’on fait payer à l’autre. Qui le mérite bien…

Des machines à trancher. Oui. Le jambon. Oui. Des machines qui émettent ce bruit si particulier. Celui de l’assassin qui oeuvre en toute impunité. Une musique diffuse. Celle qui emplit les oreilles des ovins. Les soirs de dimanche. Discrètement. Au détour d’un virage, au Pays Basque ou ailleurs. Un groupe transporté en camion. Dans le cadre d’un voyage très organisé. Fatal, pour tout dire. Un groupe qui geint, pleure ou se lamente. Juste au moment ou l’on descend la poubelle et ce qui reste dans nos assiettes, à la fin.

Agur