Les Maux (3)

J’ai rapproché un meuble de la porte d’entrée. Une commode peu profonde. Un rangement qui épouse le seuil. En débordant un peu. Une contention. Une fortification du dedans, qui tient l’Extérieur à distance. Voilà la  vraie dimension de mon projet. Un préalable à une descente en moi-même. L’épure psychologique de ma démarche.

Le meuble à chaussures est au-dessus. En fait, il constitue le deuxième étage. Il surmonte  la table de chevet, en double, qui ne servira plus. Le couloir est large. Les meubles empilés contre la porte d’entrée. J’hésite à les recouvrir d’une couverture, au cas où je me cognerai, une nuit d’errance. Oui, finalement, c’est une bonne décision. Une isolation supplémentaire. Une frontière amortie. Une nuit ? C’est que le jour se distingue à peine, désormais. Si peu, en cette fin d’automne. Ces jours qui s’éparpillent, effrayés par de mauvais tourments. La proximité de Noël, avec ces sans-papiers, ou sans-domicile fixe, des clandestins qu’on célèbre, sans chauffage central, ni lumière, en ruminante compagnie ! Effectivement, mieux vaut ne plus voir cela.

Le Temps s’en va. Je n’ai plus de montre, plus de téléphone mobile. Pas moyen de savoir l’heure. Mais encore cette pensée, cette quête, ce besoin qui vient toquer à mon esprit, parfois. J’essaie de le tenir à distance. C’est un cap à franchir.

Evidemment je me demande si un retour demeurera possible ; dans quelles conditions pourrait-il s’effectuer ? Qu’est-ce-qui ferait que je souhaiterais, j’envisagerais de revenir ; pour quoi vivre du reste ? L’exaltation du voyage vaudrait-elle autant si elle était suivie d’une idée de recours, de sortie, de rentrer dans le rang ? Pour l’heure, je pense à ces stupides oiseaux côtiers, ahuris de leur périple, stationnés dans la grande cour intérieure. Je les imagine, au fur et à mesure, décliner, sevrés du bord de mer, grisés par ces immeubles qu’ils ne dépasseront plus. Se résigner à vivre en ville, paumés, sans plus jamais d’embruns, ni d’iode. Drogués au monoxyde de carbone. Quelques étages d’un rectangle d’immeubles en guise d’horizon. Ces naufragés involontaires, même pas conscients de l’enjeu, échouent ici.

Une ambulance au loin, mais cela ne prouve rien. Pas de chants d’oiseau, ni de sirène. Je ferme les yeux de nouveau. Déçu de me trouver à essayer encore d’avoir des informations de l’extérieur…Certainement une étape nécessaire. Je bois consciencieusement. De l’eau du robinet. La nourriture est espacée. Le jeûne, la diète constituent un nouveau chemin. J’y suis comme une apprenant. Plus tard, peut-être un état second, de peu, du manque, à adopter.

Comment le corps s’habituera-t-il ? Faudra-t-il le brusquer, le malmener, comme font les sportifs, l’entretenir pour la silhouette, ou s’en remettre aux bons soins d’un cerveau qui ne fera pas de cadeau ?…