Le Monsieur te dit (4)

Le reste de la journée se déroula, entre pensées, réflexions, tergiversations. Oui des tergiversations. Comment ne pas honorer ce rendez-vous ?…

Le contrôle social. Un phénomène magnifique, une construction qui fonctionnait à merveille. Myriam vivait dans un vieil immeuble, avec une grande cour intérieure. En fait deux cours intérieures, dont l’une consistait en un immense puits de jour…sans jour. Comme pourrait l’être une vaste cage d’escalier ceinte de quatre parois et mesurant plus de cinquante mètres de hauteur. Un accès aux cieux, sinon condamné, du moins obturé. Un avant-goût funeste. Une chambre, sa chambre bénéficiait donc d’une sombritude imposée de l’extérieur. Une limite, une perte, une absence de lumière. Loin, très loin d’une ambiance tamisée, qui aurait donné à voir plus qu’à deviner le corps d’un amant. Du reste la condition de « passive » ne favorisait pas les rencontres, moins encore les ébats. Le corps a besoin, ne serait-ce que d’une esquisse de sourire, pour exulter…

Le contrôle social. L’autre cour, forte de ses centaines de fenêtres, si elle connaissait le soleil, abritait aussi quelques télescopes du Centre de Surveillance. Des humains désignés, recrutés pour surveiller les autres humains. Les « passifs » faisaient l’objet de cette particulière attention. Une sollicitude intrusive. Une violence travestie. Comme les employés du Centre, impressionnants d’une politesse « agressive », toujours avec des « oui, Monsieur, oui Madame…C’est ce que nous vous avons déjà indiqué Madame…Je vous entends Madame, mais la réponse vous a été signifiée par courrier du…Je vous en prie Madame, je vous souhaite une bonne journée…Si votre requête répond à la procédure, elle sera examinée, n’en doutez pas Madame… ».

Le contrôle social. Tout cela était déjà désagréable, mais dans le fondement du discours commercial, figurait d’emblée  » vous auriez dû…vous n’avez pas répondu…vous ne nous avez pas informé…vous ne nous avez pas avisé du changement d’adresse…votre compte est débiteur depuis plusieurs mois déjà… ».

Dans cette imperturbable mécanique de meurtrenmots, les mises en cause survenaient immanquablement aprés une question du type : « Depuis quand êtes-vous en recherche d’emploi, Madame ?… Vous êtes-vous demandé, Madame, si nous pouvions vous épauler, sans que vous ne nous sollicitiez ?…Imaginez-vous que vous ayez à considérer des centaines de milliers de situations comparables à la vôtre, ne donneriez-vous pas la préférence aux nationaux ?… Que diriez-vous, si dans la file d’attente, nous vous accordions un passe-droit ?…N’en seriez-pas vous même offusquée, Madame ?… »

Des mots polis, habillant une réalité d’humanité fourbe, de liens tranchants, de ceux qui repoussent, séparent. Des mots sans acide, sans sucre, sans colorant, sans graisse, sans alcool, sans gluten, des mots sans retour, sans issue. Pas la moindre possibilité de discuter, pas le moindre  soupçon de négociation possible. Des mots calibrés, alignés sans émotion, en file, juxtaposés dans une logique dominante. Même leur « gagnant-gagnant » était déjà annonciateur de la défaite à venir. Leur communication les précédait, les déterminait, leur donnant un temps d’avance.

Comme un boxeur frapperait fort, le foie, provoquant une baisse de garde de son adversaire pour  enchaîner sur un crochet au menton. Ils avaient asservi la dialectique. La dictature ? Bien sûr. Certainement pas celle des prolétaires. Celle des dirigeants. Le discours était pré-fabriqué, prêt-à-prononcer, mis en bouche, puis récité par des millions d’opérateurs en tous genres. La pensée unique, associée à l’horreur économique, deux belles créatures. Loin, quelques siècles aprés, très loin de la maxime de Saint-Augustin :

« L’ESPOIR A DEUX FILLES DE TOUTE BEAUTÉ : LA COLÈRE ET LA BRAVOURE. LA COLÈRE FACE AUX CHOSES TELLES QU’ELLES SONT, ET LA BRAVOURE NÉCESSAIRE POUR LES CHANGER. »

Myriam en était là, de ses tergiversations. La pendule indiquait dix-huit heures cinquante…L’entretien du soir était imminent.