Le Monsieur te dit (3)

Mais, ce mardi, la pause du charmant fut de courte durée. Sans doute un rendez-vous ou quelque chose d’urgent à traîter. Il n’avait même pas terminé son café. Le peu de regards échangés ne remplirait pas le vide affectif de la « passive » . Cependant, la pause-café de ce matin, si elle ne constituerait pas une réalité à fantasmer-quoique…-marquait ce jour, particulièrement. Elle déplia ses belles jambes, pour un court instant. Une posture masculine, plutôt vers l’arrière, les jambes étendues. Elle pensa à Terence Hill, dans un western, le mec sûr de son fait. Elle sourit. Le beau gosse, l’air détaché…

Myriam, aprés avoir envisagé le futur, son futur, circonscrit aux  quelques heures à venir, réintégra le présent. Elle venait de terminer sa conversation télephonique. Elle avait pris la précaution de quitter le « Fantune » pour l’occasion. Un pressentiment ajouté au volume sonore un peu élevé. Bob Marley pour postuler et converser avec un recruteur, ce pouvait être « discriminant »…

Elle reprit un café, là encore sans remettre le bon au même moment. De toute manière, les deux bons étaient immédiatement comptabilisés par le Centre. Ils savaient donc qu’elle avait pris deux cafés, le même jour. C’était dans ses choix autorisés, mais l’algorithme ne validait pas cette position, dans la partie « Préceptes pour Passifs ». A titre indicatif, évidemment, mais cela rentrerait dans son évaluation mensuelle…

Elle se  remémorait ses années à l’Université. Un doctorat en Histoire de l’Art. Des lectures, des conférences, des musées, des propositions d’intervention comme guide touristique, France Musique, France Culture, Jazz radio, des voyages de par le monde. Un itinéraire alors balisé qui l’envoyait maintenant dans le décor. Pas forcément joli. Pas infamant, elle s’efforçait de se le répéter. Dans le but d’appréhender la réalité. Toute crûe. En formes, pour le coup. Et quelles formes !

Elle avait un rendez-vous, pour le lendemain. A dix-neuf heures trente. Après la fermeture. L’établissement, en effet, ouvrait ses portes tard le soir, en particulier les jeudi, vendredi et samedi. Elle avait un rendez-vous. Le poste était vacant. Elle présentait bien. Son niveau culturel, ses diplômes, son expérience passée, tout cela ne lui servirait à rien, désormais. Elle se voyait descendre, glisser, sur l’arête de la pyramide de Maslow. Et encore, cela lui rappelait ce long séjour en Egypte. C’était mieux ainsi. Myriam regardait plus loin que les besoins physiologiques primaires. Plus haut. Au-dessus. Juste au-dessus d’un trait plein, limite supérieure du déclin. Comme aurait dit son grand-père, « tu t’es ramassée un sacré gadin ! ».

Elle en éprouvait du dédain. Une vexation intime. Une déchirure dans la voilure. Que les caprices du  vent et du temps ne manqueraient pas d’élargir. Une étoffe précieuse transformée en oripeaux. Elle avait un rendez-vous. Et l’opportunité de quitter la frange des « passifs ». Impossible d’éviter cette échéance.Mais elle s’en voulait. Les heures à éplucher les « petites annonces ». Ces paroles que l’on regrette aussitôt prononcées ;  » je suis vraiment prête à faire n’importe quoi…S’il le fallait, je commencerai gratuitement. C’est une vraie chance. L’essentiel, c’est de faire quelque chose, même si c’est pas ce que je souhaite… » Tu parles. Elle avait un rendez-vous. Elle redoutait déjà le moment ou Monsieur Gata allait s’adresser à elle.