Le monsieur te dit (2)

Il lui tardait déjà d’être à 19 heures, pour avoir le plaisir d’entendre Monsieur Gata. Quel bonheur ! De quoi passer cette journée, sans même y prêter attention. Oui, pour sûr, elle avait un vrai enthousiasme, tout à coup.

La consultation des offres d’emploi, sur le site de PolEmploi, puis d’autres sites encore. Des candidatures, au moins une par jour, plus des candidatures spontanées. Pas vraiment « spontanées », parce qu’elle n’aimait pas cela. Mais Monsieur Gata y tenait absolument et elle ne pouvait  même pas envisager de le décevoir, avec tout ce qu’il faisait pour eux, pour elle, personnellement.

Le temps de passer dans sa minuscule salle d’eau, avec le cabinet de toilettes, prés du vieux bac carrelé. De s’accorder une douche courte et pas trop chaude. Elle avait droit à cinq litres d’eau chaude par jour. C’était normal, elle le comprenait tout à fait. Imaginez-vous, cinq millions de personnes qui utiliseraient des dizaines de litres d’eau chaude, sans être actif de surcroît ! S’ils étaient une charge accompagnée par la société, ils ne devaient pas verser dans la catégorie des « canards boiteux ». Monsieur Gata l’avait très bien démontré dans son ouvrage précédent. « Tout ce que les pauvres doivent aux riches ».

Cela avait constitué un succès. Un vrai succès . Enfin, une parole vraie. Une vraie prise en compte du fardeau social que pouvait constituer pour la société, cette cohorte de « passifs ». Et Myriam faisait partie des « passifs ». Sans contestation. Myriam en convenait. Elle avait droit à un logement chauffé, qui plus est dans le parc commun. Elle avait encore le privilège de côtoyer, des actifs, des gens qui se levaient, donnaient un sens à leur existence, contribuait au développement de la société, à sa croissance. Et cette mixité autorisée, elle devait la mériter.

Ainsi aprés un séchage express, sans shampoing- que commençait à attendre sa belle chevelure- elle s’était habillée pour l’occasion. Des dessous assortis. Une robe jaune, très seyante, mettant en valeur sa belle silhouette de presque demi-siècle. Des chaussures à talon. Les jambes nues. C’était un peu juste, mais elle n’avait plus que trois paires de collants.

Elle profitait du wifi au café proche, parce qu’on était « mardi ». Le vrai jour de recherche. Souvent, le lundi ne servait que de prétexte à la venue d’une nouvelle semaine. Peu d’offres le lundi, peu de sollicitations. Le mardi par contre, elle recevait des courriels lui indiquant des offres d’emploi. Fidèle aux conseils de Monsieur Gata, elle ne débranchait pas son portable la nuit, le laissant sonner, s’efforçant de lire ses courriels, en direct. Pour être prête. Au cas où. C’était un bon moyen de rester sur le qui-vive. De ne pas se laisser distraire. D’être en éveil, prête à filer vers l’emploi.  Ce mois-ci, elle avait consigné vingt-six réveils la nuit pour lire les d’offres d’emploi proposées. Si elle n’avait pas encore décroché d’entretien, elle y croyait…un peu. Les vingt-six réveils répertoriés, la nuit, lui permettaient de prétendre à six cafés ou deux repas chauds.Cela faisait partie des récompenses aux « passifs ».

Comme elle avait lié connaissance avec Rebecca, la serveuse, le moment passé au « Fantune » avait une saveur particulière. Myriam, en effet, ne remettait pas son bon, lors de la commande, comme il était normalement prévu. Son café chaud avec un petit biscuit gentiment servi- de préférence à la table bénéficiant d’une prise sur secteur- elle pouvait le goûter avec la lecture du journal. Une presqu’heure, à soi, hors de tout contrôle du Temps; la sensation agréable de contourner le « Contrôle Permanent ».

Elle appréciait beaucoup la douceur et la chaleur du lieu. Depuis quelques jours, sa présence coïncidait avec l’heure de pause de cet employé de banque. Après son entrée et quelques salutations bruyantes, il prenait son café, au bout du comptoir, comme un chef guerrier se retirant vers sa tente. Sa présence et son regard la troublaient. Elle avait surtout l’impression que ses yeux  obliquaient souvent vers ses jambes croisées. D’une façon furtive et répétée…