Bar : d’humanité…

Le vieux monsieur est assis ce matin. C’est un vieux monsieur, pas vieux. Il a cessé de travailler. Durant l’été, il stationnait au bout du comptoir, en short et en chemise à manches courtes. Un café con leche, una tortilla, una cana, puis une bouteille d’eau…

Un vieux monsieur pas vieux. Un retraité. Un monsieur qui va vers les soixante-dix ans, doucement. Il compte les marches de l’escalier menant aux toilettes : « cuatro…cinco ».  Une routine pour ne pas trébucher. Une ritournelle.

C’est un gros monsieur. Il s’est habillé en automne. Il a de grosses jambes, comme des poteaux, avec des tâches. Des plis dans le cou, lorsqu’on le voit de dos. Des plis qui donnent envie de toucher. Pour voir. Pour ressentir. Ces plis-rides sont-ils doux ? Ces sillons ont-ils une consistance particulière ? Qu’éprouve la main caressant ce crâne nu et ces plis soulignant l’abondance de chair ? Cette main qui n’est plus passée depuis. Un certain temps. Un temps qui accompagne le Temps, en le quittant. En s’effaçant, en le déshabillant. Le temps des amours, des amants. Un temps désaimant parfois. Le Temps, comme ce bout de bois dont on enlèvera l’écorce, puis davantage encore…

Le monsieur est assis, ce matin. Il semble parler au téléphone. Il pleure surtout. Malgré Bob Marley ou Aretha Franklin, en fond sonore. Malgré la musique, les chants pour alléger l’atmosphère et soutenir ce beau lundi d’Automne. Il pleure. Prononce des mots, à voix haute, en bredouillant. Il dit, de sa voix ronde et forte, qui n’entre plus dans les cases. Des sons qui se perdent ou émergent. Derrière le comptoir, Rebecca s’en est rendu compte aussi. Elle va le voir, l’entoure en posant son bras sur ses épaules. Deux bises tendres sur son crâne. On lui apporte une petite bouteille d’eau. Il sort, accompagné, profiter de la terrasse. Laisser le flot d’émotions, le quitter, ou se poser. Il a le temps, on le lui dit. Il est entouré, ici. Tout de bleu vêtu, en pantalon, avec un gilet de laine qui lui sied à merveille. Il récupère, n’a plus besoin de soutenir sa tête, son âme tapissée de tristesse et de chagrin, quelques instants plus tôt.

C’est un vieux monsieur qui ne porte pas de chaussettes. Dans ce bar ;  une petite communauté de liens, non feints. Qui durent et perdurent. De sourires, de quelques mots, d’attentions gentilles, de re-connaître. C’est un vieux monsieur, pas vieux, non, triste d’une perte, d’un oubli, d’une nouvelle douloureuse. Un gros monsieur, le cœur lourd. Ses états-d’âme vacillants, un peu réparés par la douceur du lieu et ses marques d’affection…La beauté et les bienfaits du café.

Agur