Le son (5)

Ainsi, dans la nuit, à errer dans son appartement. A essayer de trouver un chemin. Quelques stations devant les miroirs de la salle de bains, ou du couloir. Les miroirs semblaient fidèles. Ils se bornaient à renvoyer, comme des frontons. Sans feintes ou simulacres. Il comptait toujours ses membres, entiers, sa tête, plutôt bien faite. Sa chevelure poivre, un physique appréciable. Le demi-siècle, franchi sans trop d’obstacles. Quelques petites misères, manière d’avoir à récriminer. Les hommes excellent dans ce domaine. Entre mettre en avant des blessures collectées sur des champs d’honneur plus ou moins inventés, toujours enjolivés,  leurs petites tribulations qui  font que, « sinon tu verrais…si tu m’avais connu avant… ». Bien sûr ;  avant c’était…avant, surtout.

Trois jours sans son. Trois jours pas commodes ; Julie ne comprenait pas pourquoi il ne voulait pas la recevoir. Il avait cédé à sa venue pour la fin de semaine, demain soir. Trois jours sans son. A ne plus retourner au café, désormais. A changer de boulangerie aussi. Seuls les périples jusqu’au supermarché demeuraient possibles. Mais entre défi et dépit, il venait d’effectuer « ses dernières courses ». De quoi tenir environ un mois. Ou de quoi ne plus être obligé de sortir durant un mois : du café, du thé, du chocolat, du pain un peu, des pâtes, du riz, des pommes de terre, des oeufs. Des yaourts, du fromage, des olives, des conserves de thon et autres…Pour les fruits  et les légumes, on en verrait vite la fin. Un cap à passer, à dépasser. Un cap comme une limite, peut-être. De la lecture, internet pour continuer d’essayer de comprendre la marche du monde. Des sons d’autres, joyeux, chantés, parlés, comme à la radio. Des sons de partout et d’ailleurs ; mais plus rien à l’intérieur de soi. Un chaos du dedans. Un silence handicapant.

Était-ce ces moments ou il ne parlait pas, ou il ne voulait pas parler, quand les autres l’incommodaient ?…Cette brutale manière d’imposer son silence, pour les fois ou il n’était pas écouté ? Une traduction de sa déception, de sa frustration… Il demandait beaucoup à ce niveau. De l’écoute et de l’attention. Que l’on soit dans l’échange et concentré, à défaut de bienveillance ou d’empathie. Il écoutait. Il savait faire cela. Il écoutait, sans parfois taire ses pensées, ou en les invitant, doucement. D’autres fois, il les laissait se répandre et jacter ainsi, en lui-même. Il ne restait que la posture, l’illusion pour l’autre. Mais là aussi, il était fort. Pas évident à démasquer. Il demandait beaucoup, certainement trop. Comme ces personnes qui exigent d’elles-mêmes. Comme ces listes que l’on consigne pour une demie-journée, puis qui se révèlent contenir de l’activité pour …Trois jours.

Était-ce une sanction pour ces moments, ou il s’était mis délibérément hors-jeu, rompant avec la conversation, la discussion, l’échange ? Ces moments ou son silence devenait assourdissant. Cette jouissance qu’il éprouvait alors, de poser cette chape silencieuse. Plutôt comme s’il avait le pouvoir de faire descendre le plafond, en fait. Comme un élément qui viendrait « couvrir » les humeurs en les exacerbant, générant ainsi des tensions. Vite aprés, l’atmosphère devenait lourde. Une chape de plomb, une masse en suspension qui tassait les sentiments, compactait les émotions, comprimait les nerfs…ça pouvait faire du grabuge !

Tous ces moments ou il avait imposé du silence, son silence, affleuraient désormais. Comme si le silence lui jouait un tour, pour une fois. Une expression qu’il ne maîtrisait pas, qui se répandait contre sa volonté. Un affront et un piège…tendu par un « ami ».