Le son (4)

« -Alors…

-Je suis fatigué, je vais dormir

-Mais dis-donc, est-ce-que je dors moi ?!…

-Je vais débouler, mon Beau, et tu vas t’en rappeler…

-Julie, je suis migraineux

-Ah, désolé chéri, je vais te laisser te reposer. Tu seras en pleine forme demain (!) Je t’embrasse…partout. » Avec quelques « émoticons » figurant des jambes de femme, les marques des lèvres et un sourire.

C’était la conversation qu’il avait pu désarmer ce soir. Mais Julie…ce n’était vraiment pas le genre à rester sans rien tenter. Elle pouvait effectivement « débouler ». Avec ces chaussures à talons, qu’elle gardait, même sur son plancher. Cela l’énervait. Mais à vrai dire, pas tout le temps. Certains soirs, c’était lui-même qui faisait la proposition d’une amante en sous-vêtements à talons hauts, déambulant dans le long couloir de l’appartement…Ça l’excitait bigrement. Le motif de « la migraine » qu’il connaissait parfois, mais feinte ce jour, l’avait éloignée. Mais pour combien de temps ?…

Au lit, il essaya à nouveau de chantonner, de siffler, rien n’y faisait. Il se releva pour déambuler dans le couloir, jeter un coup d’œil dans la cuisine, au bout sur sa droite. Dans le séjour lui faisant face. Il avait envie de chocolat. Comme s’il s’agissait de combler ce manque déstabilisant. L’absence de voix. Il n’allait pas chez le mèdecin. Ce n’était pas dans ses habitudes. Il avait du mal avec cette profession. Le sentiment que souvent, ils ne savaient pas, mais que toujours ils formulaient un diagnostic, ou plutôt une prescription. Avec du magnésium. Un mot qui le faisait penser à « géranium ». Une plante qu’il n’aimait pas. Le goût de l’enfance et de ses frustrations, comme les « enfants devaient rester à leur place…Et depuis quand un enfant coupe la parole d’un adulte, depuis quand?!…Tiens-toi bien, s’il te plaît, et ne mets pas tes coudes sur la table, je te l’ai dit… »

Toutes ces réflexions, qui n’étaient pas réfléchies, du reste. Des phrases sèches, prononcées sans douceur, d’une posture d’adulte. Qui décide et qui fixe. Qui détermine. Qui vous mine aussi par ses mots, ses phrases et ses tournures, d’une autre époque. A côté de la plaque. Pas décalé, non, ça encore il aurait pu l’admettre. Non. Hors-jeu. Carrément en dehors. Une violence au quotidien. Des menaces et des injonctions, permanentes, depuis les mains qu’il fallait laver, les renvois au lavabo pour cause d’insuffisance, les vêtements qu’il fallait porter, les repas, la télévision qui n’était pas non plus pour les enfants, ni pour les adolescents, ni aprés du reste…

Et puis la sortie de tout cela, tôt et tard en même temps. Un quart de siècle avait passé. Un « rattrapage » effréné entre dix-huit et dix-neuf ans, et l’arrivée dans le monde des adultes. Une profession et un enfant. Deux bientôt. Le train de la famille. De la vie familiale. Qui ne s’était pas arrêté, depuis. Enfin, si, il y a quelques années. La Micheline avait continué sa route, seule. Lui aussi, forcément. Enfin, pas vraiment. Des fois en couple, d’autres fois moins. Au niveau des sentiments, disons que ça pouvait aussi ressembler à une panne… ou à un empêchement. Plutôt à une difficulté à réguler. Les émotions arrivaient si vite, parfois.