Le son (3)

Au café, c’était passé également. Il avait porté sa main à la gorge, comme victime d’une extinction de voix. En fait, sans le vouloir, il mimait plutôt un étranglement, son interlocuteur esquissant un sourire gêné. Ce geste pouvait figurer tant de choses. Une extinction de voix, oui, mais davantage un conflit, quelque chose qui vous sautait à la gorge, une agression, ou le fait d’être étranglé par une dette…Bref, des soucis. A peine contenus par un sourire timide.

Une posture qui éloignait la conversation. Complétée par la lecture du journal étalé sur la petite table, la configuration favorisait un isolement relatif. Pas non plus la solitude. Seulement concilier et apprécier le fait d’être prés des autres, à distance respectable. Une posture qui le comblait. Le café servi, déjà, sans qu’il n’ait eu à le commander. De la monnaie dans les poches pour régler, sans même attendre. Bien joué. Premier café. Rapidement aprés, un second. Peut-être un détour par les toilettes; pas d’obstacle en vue. La matinée allait se jouer là, sereinement. Comme il le désirait, sans avoir à parler. Il s’y essayait, tentant en vain de fredonner. Sans succès. Le seul son produit était celui de son souffle, un peu plus fort. La musique en fond l’inspirait, il essaya de nouveau…En vain.

Quelques messages arrivaient, de ci-de-là, sur son téléphone portable,  sans qu’il soit nécessaire d’engager une conversation. Pour le moment. Quelques achats au supermarché, sans davantage s’exprimer. Il était temps de rentrer. Première sortie muette, couronnée de succès. Il cheminait, accompagné de ses pensées. Il contait, annonçait des événements à venir. Tout se cantonnait dans son cerveau. Silencieux, mais actif. Avec des images. Des idées, des émotions, en sourdine… Il lui semblait, mieux entendre ou écouter les bruits alentour. Il n’était pas figé, ou suspendu, ce temps nouveau, mais déstabilisant déjà…

L’après-midi passa. Le soir vint.  Les aliments conservaient leur goût, ce sens était intact. Il s’appliquait à nommer des saveurs, des ingrédients, comme l’on fait d’un texte nouveau à apprendre, d’une citation que l’on veut retenir. Une soirée peuplée de conversations, sur un site de rencontres. Des sourires aussi, une avancée voire…Tout cela d’un intérêt minoré par l’absence de son, comme par l’air de « déjà vu ». Du « déjà vu » qui n’aiguise plus les sens, ni l’envie. Peu enthousiasmant. Il était vingt-trois heures.