Pause à Bilbao

Les chaises sont empilées. Ils s’assoient dessus, les pieds dans le vide. Une façon de ne pas toucher terre. Un petit goût d’extase. Une boisson gazeuse, déposée sur les tables empilées, elles aussi. Et de joindre les mains, pour consulter le monde. Celui des réseaux sociaux, celui des messageries instantanées, des fois qu’on aurait un tour de « bla-bla » à rattraper.

Les silhouettes se courbent, les cervicales ploient, comme des  prémices d’ évolution future. Pas besoin de Durkheim pour y penser. Mais c’est grâce à lui que j’y pense. J’imagine une nouvelle sorte d’humains, avec des « mentons-poitrine » d’un genre préoccupé par la lecture permanente sur un écran à hauteur de nombril… Les yeux aussi devront suivre, ne bénéficiant plus de la même hauteur. Une hauteur de vue, c’est tout de même plus souhaitable. Mais ici, l’attitude est plutôt « à plonger » dans la vie, les délires et les rires des autres. Pas celle du recul et de la distance.

La sociabilité aussi évolue. Etre ensemble, côte à côte, sans échanger ou si peu de regards ou de mots. Etre ensemble pour parler d’elle, de lui ou d’eux. Comme une indirecte façon de dire et de se dire. Une pause pour plonger. Pas une pause qui « pause ». Une de celles qui consistent à plonger dans le quotidien et ses petits riens. Ces petits riens qui nous relient à la masse et qui donnent un sens à notre vie. Une vague évocation de l’appartenance. Sans culture propre ni langue ni frontières, mais avec la sensation rassurante de faire partie du monde…De ne pas errer seul.

La scène du cireur de chaussures, souvent noir ou coloré, s’affairant aux pieds de l’homme blanc, plutôt ventripotent ou sûr de lui, a disparu. Fleurissent désormais ces instants de détente, qui se déclinent en pauses- café, déjeuner, goûter. Des instants pour renouer le fil, avec ceux qui constituent notre entourage. Etre avec, à distance, via les réseaux. L’illusion de l’intime partagé par dizaines, la sphère privée qui nous rattrape par la manche, croise nos pas, s’attache à nos traces, nous autorise à lever le pied…

Agurbty