Variations sur le thème de la lingère

 

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Une cour intérieure. Un fil à linge. Du tissu suspendu. Une énigme. Joli mot « énigme ».

Pour évoquer les sous-vêtements, allongés et étirés par des formes affaissées. Pas exclusivement des fesses. Si d’aucuns, en effet,  les voient s’étaler, glisser le long des cuisses, d’autres  les voient se réduire, comme un fruit qui ne s’exprimerait plus qu’en noyau, les fesses.  Des bouts d’étoffe forcément rassurants, même si « on a pas l’étoffe » ou « que le costume est trop grand ».  L’étoffe ne trahit pas nos faiblesses, plutôt occupée à les ignorer, plus exactement, les faire ignorer.

L’énigme du comment, qui n’en est pas une…L’énigme de ce linge pendu. Les manches dans le vide. Tenu plutôt de regarder vers le haut. Sans se laisser tirer par la manche. Pour oublier la cour intérieure et son carrelage qui n’amortirait pas.

Comment accrocher le linge, jusqu’au bout de la façade opposée ? Par un système d’enrouleur. Une corde que l’on ramènerait ainsi, à l’instar du pêcheur.  Quel dommage !

J’imaginais la belle lingère, avec son tee-shirt bleu qui baille. En train de « faire les vitres », consciencieusement. Se retournant pour discuter avec la mamie qui l’observe et l’accompagne dans son activité. Une femme aux cheveux courts, blonds plutôt, mais pas initialement. Se penchant vers l’avant, suscitant l’interrogation, l’attente. Porte-t-elle un soutien-gorge ? Une attitude, une posture qui force à l’arrêt dans la descente d’escaliers. Un bonheur-récompense, de ceux qui snobent l’ascenseur. Une hâte contenue à descendre encore d’un étage, pour mieux goûter au tableau. Un atterrissage  vers le rez-de-chaussée et sa réalité, en douceur. Même s’il faudra imaginer ses seins…

Je l’imaginais donc, sur le fil à linge, en petit comité, s’avançant le linge entre ses dents, les épingles en bandoulière, façon « soldat mexicain ». Se tenant avec ses mains, en position quadrupédique. Résolue dans son action. Certains jours, elle accomplirait le parcours en jupe, sans dessous, l’espace d’un temps court de séchage, l’été…

Je la voyais légère comme une funambule, d’un pas souple et élégant, tenant sa barre d’équilibriste, avec du linge posé au milieu. D’un pas lent et assuré, chaque tissu épinglé lui valant une salve d’applaudissements. Quelques stations souriantes, en épinglant le linge, comme on ferait d’un trophée.

Je la voyais guerrière, suspendue à la corde, comme ces soldats que l’on nous présente comme des sportifs – parce que c’est plus attirant que de dire qu’ils sont recrutés pour tuer un ennemi désigné par l’Etat, d’ailleurs on ne dit pas « tuer », on dit « neutraliser ». Se maintenant en tanguant, mais traversant la cour pour suspendre le linge, parce qu’un soldat doit remplir sa mission. Arrivée en face, dans un dernier déhanchement, elle se hisserait par la fenêtre. Fière de son acte.

Je la voyais rebelle, velléitaire, envoyant valdinguer le linge que d’autres viendraient, plus tard, accrocher sur la corde. Puis l’humeur apaisée, s’accrochant à la corde, par en-dessous, venir récupérer l’étoffe propre au parfum de soleil.

« Il y a du linge étendu sur la terrasse et c’est joli » chantait Nino Ferrer. Oui c’est joli. Il aura malheureusement fallu que vers 1930, on ait considéré l’étendage du linge aux fenêtres, comme une pratique indigne d’immeubles se voulant bourgeois. « Immeubles se voulant bourgeois ». Le bon goût ?!…

Plus tard, on parlera de « pollution visuelle ». Jamais le terme de « pollution » ne m’aura semblé autant inapproprié. Les paraboles, un temps, ont remplacé le linge. La pollution est partout. Elle entre en nous, avec ces aliments sucrés désormais, même lorsqu’ils émargent à la catégorie « charcuterie ».

Le bonheur du spectacle de cette pollution visuelle, une fenêtre ouverte sur le vagabondage de la pensée. Un sourire, au bout, de ce petit voyage : vive le linge étendu aux fenêtres !

Agur