Le code (6)

Vingt et une heure dix-sept minutes.

« -Viens, que je te serre, dit-il

De nouveau dehors, ils firent quelques pas. Il avait posé sa main sur son épaule. Il aimait annexer ainsi, d’une douce façon, qui tenait sans retenir, ni forcément tenir à elle.

Il l’avait rencontré un matin aux Halles. Le cinquième jour, justement. Les classes sociales se croisaient. Les Quatrième et Cinquiéme venaient proposer leurs productions aux autres catégories. Peu de mots échangés en cette occasion. Les transactions étaient validées par le binôme de surveillance et la brigade des Echanges. Pas de circulation de monnaie. Des bons remis à chacun. Des bons à échanger au Commissariat, quand ce serait le moment. Chacun se voyant notifier, par le biais du Grand Ecran, son rendez-vous à venir. Le marché se limitait au superflu. Ou au luxe. Quelques productions organisées et contrôlées par la Ville Sainte de Bayonne. Quelquefois du chocolat. Enfin, pas comme avant, avec du « cacao ». Ah, non, toutes ces productions avaient été détruites, lors de « l’Affrontement des Idées Religieuses ». Des millions de morts, des millions d’hectares brûlés. Beaucoup de luttes dogmatiques qui défaisaient la société d’alors. Entre les Inconscients, brûleurs-destructeurs et les Super Responsables qui se croyaient à l’origine de tous les événements survenus sur la planète Terre. Et d’autres encore. Des adeptes du Partage. De la mise en commun. Quelle idée !

Le chocolat, comme le jambon étaient demeurés des emblèmes gourmands. Resynthétisés. Avec des molécules aux vertus uniques. En effet, ces mets délicieux, exprimaient une saveur et un parfum, un « goût-goulu », différents selon les gens. Comme il se pratiquait pour les parfums. Impossible à définir clairement, mais pourtant d’une fabrication identique, répertoriée et validée par les autorités de contrôle. Pour le mois dernier, en deciembre, surtout, le chocolat faisait son apparition sur le carreau des Halles. En boisson chaude, il était proposé sous les arceaux de la Rue Port-Neuf. Les pâtissiers, chocolatiers, confiseurs ou glaciers, tout comme les boulangers, étaient dorésormais répertoriés dans une profession unique : « les prodigueurs de goût ultime ». Le pain Bayonnais avait la forme d’un chapeau antique, la boina, il était rond et plat, facile à partager, sans symbolique de rupture. Une pratique qui n’était pas autorisée. Cela renvoyait à l’époque de « l’Affrontement des Idées Religieuses ». Les Idées Religieuses, comme l’expression de considérations sociales divergentes, n’avaient plus cours. En effet, dans le chapitre des Privations Nécessaires, figuraient l’abolition du « droit de réunion», « la limitation cellulaire à cinq unités », « la Partition Cellulaire Universelle ».

La «Participation Cellulaire Universelle » était un élément de structuration de base de l’organisation. C’est-à-dire que « les attachements » étaient, tous les cinq ans, reconsidérés. Ainsi, les celluliers évoluaient dans des cellules différentes, au cours de leur « Forméduca ». Tous les cinq ans, donc, la Commission chargée de la Forméduca, proposait une orientation nouvelle pour les « celluliers-petits ». Un changement de cellule, mais à l’intérieur de la même classe sociale. C’était seulement lors de la troisième orientation, que d’éventuels changements de classe sociale pouvaient s’opérer. Ils étaient un moment de tension qui pouvait conduire à l’élimination. L’auto-élimination des « celluliers-enfanteurs », l’élimination  de « celluliers-petits », dont le destin n’était pas tracé. Cette pratique contribuait beaucoup à la desaffectivité. Et les liens entre chacun étaient d’une consistance nouvelle. Pas forcément de corrélation entre le sang et les émotions. Toujours la maîtrise. Une pratique révolutionnaire. Le modèle social tenait. Pas de revendications .  la circulation possible entre les classes, réduite, et communément admise, sans contestation, comme toujours, ici.

Aux Halles, le cinquième jour. Un jour chaud. Des clients polis et discrets, des vendeurs autorisés, fiers de leur privilège accordé. Pas d’excitation. Simplement le plaisir d’un échange ; pour les classes supérieures, un moment de curiosité et souvent de contentement avec des membres des classes inférieures triés sur le volet. Comme elle voulait du chocolat, Véro échangeait en souriant avec une marchande. Marc était arrivé, trop tard. La dernière tablette venait de s’échanger. Véro lui avait adressé un sourire, il lui avait proposé d’aller prendre un verre. Sur les quais de la Nive. Ils s’étaient plu. Tout à fait autorisés à « entrer en contact », ils s’étaient retrouvés chez Marc. Un moment agréable. Véro avait un coefficient supérieur, Marc était en roue libre, participant au service « Communication » de la Ville Sainte de Bayonne. Il avait, en outre, eu l’autorisation de sortir de la ville. Pour effectuer des reportages sur la terre vierge des Landes, dans une série rendue célèbre dorésormais. Il avait partagé le quotidien des soldats du feu : des gens chargés de l’entretien de la Grande Forêt. Les patrouilles de nuit, les heures d’observation, le maintien des voies de circulation dans la Forêt, mais aussi la Surveillance depuis le mur de l’Atlantique. Pendant un an. Il bénéficiait d’une certaine  notoriété. Quelle idée !