Le code (5)

Vingt heures cinquante-sept minutes. Marc devait décider. Elle allait lui permettre de quitter. C’était elle, sa chance. Malgré « le changement » récent, ils s’étaient rencontrés plusieurs fois, Véro et lui, ce mois-ci. Et ça tapait en lui. Le battement aux tempes, il n’en avait cure. Mais son ventre… Il avait la gorge serrée aussi. Ce que nous appelons, une inclinaison. Une préférence marquée.

Si la constitution des couples est soumise à avis, à part dans des cas de procréations nécessaires et commandités par le Gouvernement de la Ville Sainte de Bayonne, les mœurs sont libres, dans le cadre du contrôle social connu de tous.

Ceux des Quatrième et Cinquième classes sociales, plus encadrés par les « municipovres » et les binômes de sécurité, avaient accès à des Fêtes pour la régulation des mœurs. Les Fêtes de Bayonne. Bien sûr, ces Fêtes ne leur étaient pas exclusivement adressées, mais ils en avaient la primeur et un pass de libre-excès en cette occasion. L’alcool coulait à flots, le consentement était parfois mis à mal, et puis, chaque matin avait lieu l’encierro.

Une reprise de la ville de Pampelune. Sur un itinéraire balisé, des coureurs et des coureuses, parcouraient tout ou partie du trajet, devant six taureaux encadrés par six motards. Le public était massé de part et d’autre des balustrades tout le long du parcours. C’était huit heures du matin. Une heure après le souhait de « la journée-bonne » par le « GuideVertueux ». Il y avait de « l’ambiancentousens ». Une tenue obligatoire avec une combinaison blanche, comme pour les travailleurs de l’Energium, une large ceinture rouge qui protégeait la région des lombaires également, des espadrilles neuves pour l’occasion, rouges pour les garçons, blanches pour les filles.

Sur place, les Admis sautillaient, faisaient des mouvements, se concentraient en méditant pour certains. D’autres semblaient venir en « victimes », comme s’ils n’osaient pas « quitter » mais qu’ils en eussent l’idée. Des victimes : un terme ancien qui désignait les gens n’étant capables que de subir leur sort, sans l’infléchir, ou tenter de le faire.

Les paris, se traduisaient en mises énormes, ces jours-là. Ceux des classes supérieures, depuis l’écran géant de leur « sous le toit ». Ils mettaient en jeu quelques-uns de leurs bonus ; l’alcool, le café, la fume, les images « plus-qu’intimes », quelques sorties presque libres…Les pertes ne pouvaient perturber leur vie. Pas de déclassement possible.

Ceux des Quatrième et Cinquième Classe, eux, ne pouvaient pas perdre. C’est-à-dire que leurs mises, en cas de succès les autorisaient à gagner la classe supérieure, la Troisième, en principe.  En cas de perte, leur sort demeurait, mais ils voyaient leur possibilité d’évolution diminuer ou s’enfuir vers l’Après. Les mises concernaient tout ou presque. Le temps du parcours, l’abaissement ou non de la barrière pour célébrer le passage antique du chemin de fer.

Le départ avait lieu sur l’emplacement de ce qu’on appelait alors, une « église ». Un lieu de prières. C’était amusant, d’y penser en ce moment particulier. Seules les Première et Deuxième Classe en avaient connaissance. Les autres ne disposaient pas d’une mémoire interne susceptible de considérer l’Avant.

La course devant les animaux démarrait par une descente souvent fatale au plus grand nombre, puis une portion plate jusqu’au point-dit de l’ancienne barrière, de nouveau à l’usage juste pour l’encierro. Après, une légère montée ponctuée d’ une courbe, dite de la Faïencerie, puis quelques centaines de mètres plus loin, l’entrée dans les Arènes. Entre douze et trente minutes. Des sorts se dénouaient en ce laps de temps. Quelle idé

Lors de la dernière édition, les vingt premiers passèrent, détachés de la masse des coureurs. La barrière s’abattit derrière eux. Ce fut un carnage. Les corps déchiquetés contre la barrière, les taureaux y coinçant leurs cornes, les mugissements des animaux, les hurlements des défieurs malheureux, piétinés pour certains, le sang qui s’écoulait ou bien qui giclait, à plusieurs mètres de haut. Les martèlements des sabots des taureaux. Le bruit des os qui cèdent. Les glissements sur le bitume. Des visages déformés, des regards hagardés, des expressions de terreur sur certains visages. Autant de visions uniques. Des artères, des poumons perforés, des Fins. Tout simplement. Heureusement nos binômes épaulés par des «Propres Brigades» veillaient. Tout fut débarrassé, emporté et nettoyé en quelques minutes.

Les enjeux concernaient aussi le nombre de vainqueurs, c’est-à-dire d’entrants vivants dans les arènes de Lachepaillet. Le nombre d’encornés à venir, des éliminés, voire. Le nombre de spectateurs massés sur le parcours, le nombre de vainqueurs. Les vainqueurs étant les personnes ayant participé à l’encierro, s’étant engagés sur une partie ou la totalité du parcours, et l’ayant accompli. Des champions. De sacrés défieurs !

Ceux de la Troisième classe sociale, quant à eux, étaient conviés à assister au spectacle. Ils ne pouvaient y participer en tant que «défieurs». Par contre, ils pouvaient prendre place sur les gradins. Dans une aléatoire perspective. C’est-à-dire que les talenquères du bas, pouvaient, en totalité ou en partie être ôtées, sur décision de la Junte des Animations Animales. Dans ce cas-là, les aurochs pouvaient charger dans les gradins les spectateurs assis. Cela était très rare. Mais l’information concernant l’évolution de la population et les besoins ou le taux de remplissage de la Ville Sainte de Bayonne n’était pas répartie communément. Ainsi, les Trois classes inférieures n’avaient pas forcément idée des réajustements démographiques nécessaires…Evidemment, les spectateurs issus de la Troisième classe pouvaient, s’ils y réchappaient, prétendre à se rapprocher considérablement du Bas de la Seconde Classe. De toute façon, les Arènes étaient bondées. Les convocations pour le spectacle n’autorisaient pas le refus. Les autorités étaient sur ce point, intransigeantes. Elles étaient d’ailleurs également concernées par la « qualité- émotionnelle-du- spectacle ». En effet, la diffusion de l’encierro, valait des millions de vues, donc une manne pour la Ville Sainte de Bayonne, permettant d’améliorer le bien-être des gens.

Les Fêtes constituaient un temps fort de la «temporadurée». Une vraie excitation parcourait la cité. Les ponts étaient demeurés ;  la Nive ne constituant parfois qu’un infime ruisselet. L’immense barrage surmonté du pont Rouge, rehaussé de cinquante mètres, constituait tout à la fois, une digue, un rempart, et une porte d’accès. Il avait été édifié en l’honneur d’une cellule méritante et possessive qui avait, il y a un peu moins d’un siècle, dirigé la Ville Sainte de 1958 à 2014. Un comble manifeste de la personnalisation. Une pratique révolue depuis « l’Instaurement ». Quelle idée !

Il la regardait se revêtir. Il tenait son soutien-gorge dans ses mains. La tête à l’intérieur d’un emplacement prévu pour loger un sein. Pas enfouie complètement, mais tout de même engagée dans ce nid charmant. Elle avait très mal aux yeux. Pour un peu, elle aurait pu basculer dans «le pleur».

Mais l’évolution bien maîtrisée de notre espèce, empêchait cela. La maîtrise. Une collective maîtrise de notre destin. La maîtrise ou le contrôle des humeurs de chacun. Comme une devise à succès. Pour illustrer cette belle journée et chaque jour, du reste.

Elle le regardait aussi.

« -Comment puis-je t’aider à quitter ? mon Beau, fit-elle

Il ne répondait pas. Il était lui aussi en proie à une douleur, une brûlure quasiment dans ses yeux. Une manifestation impromptue de cette sécheresse oculaire. Celle qui évite « le pleur ». Il pouvait parler. Mais les mots fragiles étaient, eux aussi, victimes de l’aridité. Une manifestation, pas seulement oculaire .

-Je dois quitter…par le chemin de Halage. Je vais passer, si tu m’accompagnes.

-Bien sûr », fit-elle. Elle était prête.