Le code (4)

Vingt heures et dix-sept minutes. Un scénario pour Marc. Une issue qu’il refusait. Même avec toute la dignité dont elle pouvait être empreinte, une fin avec le statut « d’égaré », ne lui convenait pas.

Dans le Haut de la Seconde classe sociale, à laquelle il appartenait, c’était un droit. Le « refus possible ». Avec, bien évidemment, une limite souhaitée et approuvée par chacun, comme toujours dans notre civilisation fondée par « l’Instaurement ».

« L’Instaurement » avait constitué une nouvelle base d’organisation sociale. La fin des votes ou élections. Les votes : un mode de sollicitation ou d’expression perverti depuis des siècles. Les gens de ce temps, glissaient dans une boîte un bulletin avec un nom. Et ce nom, portait, avec d’autres noms, un programme de « gouverne ». Bien entendu, cela ne marchait pas. D’une part, le programme proposé « d’avant-gouverne » n’était pas respecté, d’autre part, d’autres acteurs pouvaient modifier les décisions du Président, ou de ceux qu’ils appelaient  « élus ». En France, ils parlaient de cent familles. Une minorité qui décidait pour le plus grand nombre, sans se présenter à la consultation, sans mandat pour le faire. Quelle idée !

Ainsi avec « l’Instaurement », le vote supprimé, on était parvenu à une désignation, après la période dite du « tirage aléatoire* ».  

La fin de la personnalisation, ou le début de la mise en œuvre d’un système non personnalisé, désaffectivé, sans enjeu émotionnel. La garantie d’une prestation de qualité, avec une assemblée de cinquante guides, s’exprimant par la voix du «GuideVertueux». Ces gens n’apparaissaient pas. Leurs voix aimables suffisaient. Le mode de désignation, à l’origine, avait été établi en fonction du classement, bien sûr. Depuis, il n’était pas possible de savoir…Quelle idée !

Les personnes étaient en lien permanent avec le «GuideVertueux». L’absolu rituel ; consistait en une communication à sept heures le matin, pour le souhait de la « journée-bonne », treize heures pour le « déjeuner de mi-journée », seize heures pour « la fin de la participation », dix-neuf heures pour « le repas des cellules » et vingt-deux heures pour « l’extinction souhaitée ». A tour de rôle cependant, un des membres de la Gouverne, s’adressait quotidiennement aux Gens, pour la pause-réparatrice, le matin à dix heures. Cette pause consistait en une parenthèse de quinze minutes, selon des modalités de station définies par classes sociales : station horizontale, verticale, assise, voire mouvements indiqués pour certains et impératifs, pour d’autres.

Marc serrait fort son mobile. Bien sûr toutes les communications étaient tracées. Comme la production alimentaire, des vêtements ou des médicaments. Pas spécialement explorées, mais tout était filmé, enregistré et conservé. Il la voyait, se précipiter vers lui. Sans lui poser de question.

« -Je suis en difficulté, Véro

-Ah, en quoi puis-je t’être utile ? dirait-elle de sa voix douce et souriante

-J’ai besoin de quitter. »

Un blanc dans la conversation. Un silence. Du temps pesant. De celui qui fige. Qui glace. Ou brûle. Autant de notions très éloignées du quotidien, en cette ère du Cinquième Instaurement.

« -…..

-J’ai besoin de quitter, venait de répéter Marc

-Je souhaite t’approcher, reprit-elle, t’approcher et t’aider comme tu me diras. Je n’ai rien effacé, depuis notre rencontre. Rien… »

Depuis son «sousletoit», Véronique venait de consulter l’écran. Vingt-heures passées de vingt-sept minutes. Elle pensait à la durée à utiliser…

« -Peux-tu venir me quérir ? poursuit Marc

-J’ai tous mes droits acquis, je peux te rejoindre en quelques secondes.

-Bien, Tour de Sault …

-J’arrive», fit-elle

Vingt-heures trente-deux minutes. Ils s’étreignaient, sur l’esplanade des Remparts. Ce dixseptième de septiembre. La chaleur de leur intériorité respective, était ressentie par l’autre. Sans mot dire, ils se dirigèrent vers le véhicule de Véronique. Se jetant l’un sur l’autre, échangeant de forts baisers et des caresses vers leurs intimités. Ils gémissaient de plaisir, lui tremblant, ne contrôlant pas complétement le tremblement de ses jambes, l’empressement de ses paumes et de ses doigts. Elle le désirait ardemment. Elle voulait le recevoir et lui l’aboutir. Ils étaient à l’unisson, dans une ondulation saccadée, les bassins heurtés, avec un bruit sourd, un rythme qui allait crescendo…Véro voulait une variation, et le contempler en étant sur lui, le posséder à sa façon, décoller quelques instants, avec lui en elle. Elle avait cette belle énergie, celle des plaisirs de la chair, du corps, des sens. Là, cela était décuplé par le présent oblitéré de Marc…

Leurs statuts respectifs ne les soumettaient pas au contrôle des mœurs. Ils avaient à leur disposition des véhicules, enfin Véro, qui les autorisait à «recevoir» également. Véro avait droit à trois partenaires, ce mois, plus une «licence» accordée à double titre : d’abord parce qu’elle était sur le point d’accéder à la première classe sociale, d’autre part elle n’avait pas utilisé son avoir «partenaires multiples», le mois précèdent.

La musique d’après, les accompagnait discrètement. Elle avait en fait choisi, une «musique d’avant», car les circonstances… »Midnight Express » ! Véro était agitée. Dans ses yeux, un afflux. Une sécrétion…Marc le percevait. Il était…

C’est que nous n’avons pas ce type de mots. Du moins nous ne les utilisons plus. Les mots des émotions. Ils nous ont encombré. Plus que de raison. Nous ne sommes plus aux prises avec ces états différents de conscience. La palette réduite, pour notre bien à tous, la Vie est plus étale. Ne plus être soumis à nos humeurs, des ressentis qui paralysaient nos actions, les annhilaient, ne nous autorisaient pas. Dorésormais, nous sommes protégés par une organisation, une procédure de sauvegarde et de santé mentale, vérifiée et allégée ou reconsidérée si nécessaire. Les méditeurs, la période dite «du changement», l’organisation de la vie sociale, avec une participation raisonnable et non épuisante, une occupation du temps en « distractions encouragées », tout cet espace de liberté, y compris dans le domaine des corps libérés, en pleine connaissance des Fins possibles…Tout cela nous rassérène.

Véro avait mal aux yeux. Un peu comme quelque chose qui brûlerait. Cela l’amenait à les fermer. Ils avaient tant d’envie, que leurs corps s’étreignaient de nouveau. Marc se jetait sur elle et sa bouche et ses mains parcouraient toute son enveloppe, jusque ses intimités. Des râles accompagnaient la musique. Leurs corps moites. Leurs cerveaux favorables à l’agitation.