Le code

Autrefois, au vingt-et-unième siècle, ils avaient plusieurs codes. Suivant les cartes de crédit, de paiement, d’ accès aux soins, à la « BanqueMondialedesConnaissances » entr’autres…Quelle idée !

Depuis l’avènement du « GuideVertueux« , tout cela avait été revu. Un code unique permettait d’avoir accès au domicile, aux affaires personnelles, vestimentaires et sentimentales. C’était beaucoup plus simple. Le code extérieur permettait lui, l’acquisition des nourritures hebdomadaires ainsi que la gestion des déplacements.

Evidemment, les déplacements étaient autorisés au préalable, avec l’indication de voies d’accès et la moyenne horaire définie à l’avance. C’était la sécurité, pour de vrai. Pas comme avant, avec des périodes de « vacances » pour aller à la neige où à la mer. Quelle idée ! Depuis l’on savait parfaitement l’influence du soleil sur la peau ainsi que celle du sel. Donc, les bains de soleil, dans la mer avaient disparu. Comme la neige du reste. Mais le climat était doux toute la « temporadurée ». Quelle idée !

Les nourritures circulaient dans les « tuyauxaériens », jusqu’au domicile de chacun. Sous vide. Parfaitement saines. Pesées au milligramme prés. Les doses n’étaient pas discutables, c’est vrai. Mais cela était si bien pensé et organisé. Le bonheur arrivait aussi des tuyaux. Calibré et organisé. Très rassurant.

Le code unique interne permettait de rentrer « sousletoit ». D’avoir des plages privées tolérées, selon le classement et l’évaluation permanente. L’évaluation permanente est vraiment ludique. Elle amène à viser l’excellence. Toute l’étendue de l’activité de chacun est enregistrée, synthétisée. Le nombre de pas. Les heures de ménage. Le temps passé à prendre soin de soi-même. Dans la salle d’eau, les toilettes. Les films lus et les livres vus. Les habits portés, lavés et repassés. Le volume sonore exprimé par les enfants, l’absence de volume sonore dans le « reposnuitesque ». Et toutes ces données génèrent des points et des points. Pour établir ensuite un classement. L’indiscutable classement du Mérite.

Les gratifications découlant du classement pouvaient aller même jusqu’à l’autorisation d’une « attitude fantaisiste empruntée à « lancienneépoque ». C’est à dire la possibilité de se déplacer pieds nus, d’émettre des rots ou des pets, de ne pas se doucher ou se raser pendant quelques heures, en supplément. Au-delà, les « partenaires multiples autorisés » pouvaient aussi devenir plus nombreux. Jusque trois par mois, dans le haut du classement territorial.

Marc s’énerve. Il est en bas, dans le hall. Il vient d’égarer son code unique interne. Pas moyen d’entrer « sousletoit ». Il a consommé de l’alcool. En même temps qu’il essayait de rassembler ses données mentalisées. En vain. Il avait tenu à faire le changement, au mois de septiembre. Un peu avant la fin de l’été. Et il lui aurait fallu attendre un an pour revenir en arrière.  Lors de la période dite  » du changement », la plupart des données des trois dernières années étaient gommées. Effacées. C’était le grand progrès des sciences-à-neuros. D’une part, ça vous allégeait considérablement. Plus de négativisme et les états internes de chacun,  ne s’en trouvaient que mieux. Très peu de peines du cœur, plus de variations des tensions sentimentales ou instinctives. Tout cela n’avait plus cours. Les êtres étaient d’humeur égale. Les conflits étaient désamorcés, dés leur émergence. D’autre part, un seul code à mémoriser, c’était une faible demande intellectuelle. Le plus grand nombre disposait ainsi d’une « carte de vie codée ».

Au tout début de l’Instaurement, Marc avait fait semblant d’ignorer ses codes. Il s’en remettait au réseau informationnel fondamental. Mais depuis, le réseau avait fermé ses portes. Et la « Loi Fondamentale Respectable » était très claire : le citoyen perdant l’usage du code, perdait ses attributs. Pour le code extérieur, cela pouvait se traduire par un jeûne d’une quinzaine de jours, le temps que les compteurs soient réhabilités. Cela amenait certains à commettre l’irréparable. Mais tout était nettoyé et enlevé sur le champ. Les « municipovres » remplissaient leur mission à merveille. Dans  chaque artère de la ville, ils officiaient. Un wagonnet, avec des outils de ramassage, un policier armé accompagnant l’employé. Un binôme permanent. Quatre rotations par jour. Du personnel dédié au cadre de vie propre, immaculé et accueillant. Magnifique.

Par contre, pour le code unique interne. Il n’y avait pas de ressource possible.

Le délai :  une période de soixante-douze heures, d’absence non prévue ou indiquée, et c’était la saisie automatique du « sous le toit ». Le local était vidé, pour être attribué dans la foulée à une autre cellule. A l’extérieur de la ville vivaient des cellules, dans l’attente d’une entrée à Bayonne. Cette zone s’étendait depuis le quartier Saint-Bernard, jusqu’à Labenne. C’était une zone contrôlée. La vie y était décente. L’éducation et les soins dispensés, la nourriture fournie et quelques déplacements autorisés. Les gens stationnant-là ne manquaient de rien. Ils étaient juste en lisière de civilisation, mais en toute sécurité, dans des campements de toile très adaptés. Même le jour de repos changeant, était agrémenté de toute une kyrielle d’activités proposés par le « Commissariat de Lisière« . Les personnes vivant là étaient sauvées. Proches du « Bonheur Confortable « . Seules, deux conditions leur étaient imposées. Consigner son emploi du temps, y compris le jour de repos changeant, demeurer avec cette incertitude quant à la date d’entrée dans Bayonne et son enceinte.

Certaines cellules, vivant en lisière depuis plus de quatorze années n’avaient toujours pas accédé à la Ville. Pour l’emploi du temps, une petite gêne concernait le jour de repos changeant. En effet, depuis le matin sept heures jusqu’au soir vingt-deux heures, aucune plage horaire de vacuité n’était possible. Le « café-ressort » où il fallait réserver une table, une chaise haute voire, ne fournissait que des créneaux de quarante-cinq minutes. Par contre, l’on pouvait y consommer autant que l’on désirait. De toute façon en cas de dépassement, l’on vous raccompagnait. Avec un petit sédatif réparateur. Pas d’égrillard en train de se répandre sur la voie publique. Pas de trouble à l’ordre public. Quelle idée !

Les plages horaires devaient être occupées. Le tout sous contrôle de l’administration « des distractions encouragées » : la marche, le vélo par quatre, la course sur tapis roulant, la consultation des magazines et livres accrédités, la méditation. Beaucoup de méditation. Les « méditeurs » étaient fort nombreux. Autrefois ces personnes avaient fait des études de psychologie, de sciences-à-neuros ; désormais ils enseignaient la méditation. Ils étaient des éléments importants de l’organisation sociale. Leur formation, leur voix  travaillée et leur discours lénifiant-confondant avaient permis d’endiguer le flot des revendications et protestations. La population était éduquée à penser, à lâcher prise, plus du tout soumise à ses émotions. Un très long travail. Cela avait nécessité un demi-siècle, mais l’Homme nouveau, cette quête antique depuis Robespierre, Staline, Pol Pot, l’Homme nouveau était là. Dans une société organisée, sans conflits, avec ses insiders* méritants, convaincus et adhérents librement. Les outsiders* à partir de Biarritz jusqu’à Pampelune et Foix avaient beau s’insurger parfois. Ils étaient facilement repoussés…

L’on avait peu de nouvelles de ces gens de l’extérieur. De toute façon, ce que l’on nous donnait à voir était dérangeant. Ils râlaient, protestaient, semblaient croire à l’idée d’un monde différent. Ils évoquaient aussi une société qu’ils qualifiaient de « meilleure » et pensaient à l’Amour, au Partage, la Solidarité. Des mots dont on ne fait plus usage, dans nos zones civilisées. Des mots-trompeurs qui sont vides de sens. Le « GuideVertueux » vient encore de le redire, ce matin. Quelle idée !

Marc s’agitait. Mais il savait que sa mémoire, sans le trahir, venait de le laisser. Tout simplement. C’était une solution qu’ils cherchait désormais.  Il avait quelques heures devant lui. Pas d’autorisation de circuler. Pas de déplacements autorisés. Pas de possibilité de demeurer dans le hall d’entrée, parce que rapidement le binôme de rue allait avertir les patrouilleurs-nettoyeurs…

Dés lors, quelle décision prendre ? De la rue des Faures, il pouvait atteindre les Remparts et sauter. Ensuite aller vers Biarritz sur l’artère principale n’était même pas envisageable. Il imaginait  les commissariats détectant immédiatement sa position sur leurs écrans de surveillance. Non, ce n’était pas possible…En sens inverse, revenir vers le monument aux morts anciens, sauter et courir jusqu’à l’Adour était possible. Non, il n’atteindrait pas l’autre rive. Ce n’était plus un fleuve à traverser. Il n’y avait plus d’eau. Mais cette fosse immense, balayée par des faisceaux lumineux permanents, depuis la Citadelle, scellait définitivement le destin des fuyards…

Il était dix-neuf heures quarante sept minutes. Se mêler à quelques sportifs autorisés à courir le long des Allées Marines…Son allure le trahirait. Il n’était pas capable de fournir un effort de sept kilomètres à quinze à l’heure. Il allait être détecté très rapidement. Restait cette créature qui avait l’autorisation de se déplacer, pourrait même- sa position l’y autorisait- venir le récupérer au bout de la rue d’Espagne, et l’accompagner jusqu’à la Nive. L’ex chemin de Hallage était peu surveillé. Mais plus dangereux . Des hordes y sévissaient juste aprés le grillage du pont de fer,disait-on.

Dans moins de deux heures, il laisserait sa vie dans la ville : sans code, plus aucune possibilité de continuer à exister. La jolie créature qui pouvait l’avancer vers la zone Outsiders toute proche- Ustaritz, pouvait connaître un « interrogatoire » et perdre sa position ensuite. Quelle idée !

Il arrivait encore à penser cela. Il savait parfaitement ce qui restait possible. Attendre une heure, pour mettre son plan à exécution sans pensées nées d’émotions, parce que sa mémoire allait continuer d’effacer des moments d’intimité agréable, ou bien l’appeler maintenant. Et connaître alors des tourments correspondant à ce temps,  vivre ensuite avec, parce que s’il franchissait le grillage et survivait là-bas, il ne pourrait oublier ce moment et déjà son ventre se nouait…

 

insiders : ceux qui sont à l’intérieur du système… Considérez votre cadre de vie, et vous réaliserez.

outsiders : ceux qui sont à l’extérieur du système…