Écritures du Dimanche

1/

Je fais ma page. Mais pas plus. « Je hais les dimanches » chantait Juliette Gréco.

« Tu travailles toute la semaine et le dimanche aussi
C’est peut-être pour ça que je suis de parti-pris
Chéri, si simplement tu étais près de moi
Je serais prête à aimer tout ce que je n’aime pas.  »

En réalité, ce n’est pas le dimanche en tant que tel, qui est haï.

D’abord, comment en vouloir à ce jour, le septième, qui ne s’appelle pas comme les autres ? Le seul à tenter de rompre la monotonie, en -di ? Le courage de s’affirmer. Bien sûr, il y a « ceux qui changent de chemise, et mettent un beau costume », mais vouloir s’habiller « bien », pourquoi pas ? Un jour différent.

Avec des offices. Religieux, païens. Des nourritures terrestres, charnelles. Davantage. Meilleures, même. Des repas qui durent, ou qu’on escamote parce que l’on doit aller…Aux champignons, au stade. Au stade de rugby. A trois heures. A se tenir prés de la main courante, à l’empoigner comme pour l’arracher de terre. Du temps ou l’on montait à Piquessary. Certainement pas « pour beurrer les tartines », comme ils disent dans les films d’Audiard.

 

 

2/

Je fais ma page d’écriture quotidienne. Je suis en retard. Il me manque huit cent quatre vingt-dix sept mots. J’ai beau faire et refaire mes comptes. Ils n’y sont pas. Et je ne sais pas si je vais y arriver. J’ai très peur en fait. J’avais pris l’option, « compte-mots », parce que les « pas » ne m’effraient pas. D’ailleurs, je suis plutôt du style à faire le « pas de trop », « le premier pas », euh non…plutôt le pas suivant, en fait. Le « pas de côté », à la rigueur. Le « pas cadencé » n’est pas pour moi.

Donc, je pensais pouvoir rendre des statistiques de production de mots, convenables. Mais il ne me reste plus que deux heures. Et si le comité de lecture de l’écriture, ne valide pas mon travail…Je vais rester coincé à « dimanche ». C’est-à-dire que toute mon organisation, toute ma semaine envisagée, mes rendez-vous de lundi…Une catastrophe, en fait. Parce que le décalage, non désiré, c’est très violent. En effet, si je reste dans le pays de « dimanche », alors que vous serez déjà à « lundi », je ne vous rattraperai pas, avant la semaine prochaine. Vous souriez ?!…Vous riez ?!…

Cela signifie que je vais me heurter  à la matérialité du temps. Mon cerveau, mes idées, mes pensées, mes repas, mes  rites, ma douche, mon rasage, mes lectures, mes courses…Je vais les vivre en décalé. Je ne vais pas pouvoir expliquer mes rendez-vous manqués, mes messages d’explication qui n’arriveront que le lendemain, mes réponses différées, souvent tardives, mon incapacité à vivre le Temps avec vous. Une semaine ainsi à heurter une invisible paroi de verre, une séparation entre nous, qui va me tenir éloigné du monde et de la vie du monde.

La dernière fois, j’ai failli perdre mon statut ainsi. Je m’en suis tiré avec une déception sentimentale et une enquête sociale. Des doutes quant à ma moralité, disaient-ils…A se demander s’il était souhaitable que je vois un psychiatre, ou à suivre un « traitement médical surveillé et administré par un tiers », dans un établissement spécialisé. J’ai réchappé à cette sanction, par chance, mais la menace plane. Jusqu’au bout de mes doigts. D’ailleurs, il faudra que je pense à les protéger. Ou à utiliser un clavier plus doux encore.

Donc, j’écris. J’écris encore. Parce que je ne veux pas, voir lundi filer sans moi. C’est une angoisse que je ne supporte pas. Il me faudrait alors subir un examen, aprés une semaine à sept mille mots; dite session de « réajustement ». Et une semaine à sept mille mots, essore mon cerveau. Bon, ou en étais-je ?…Je reprends, parce que je dois rendre ma copie, dans deux heures. « Oui, Madame,merci Madame : ce sera fait en temps et en heure, mon manuscrit est déjà prêt ». Je viens de répondre à « la voix des mots » qui m’incite à terminer mon récit. Bon dimanche !

 

 

3/ Il fait soleil, maintenant. Juste à l’instant. Un jour de la semaine, enfermé dans un bureau, je n’y prêterai pas forcément attention. Mais, ce dimanche c’est un fait d’importance. Une cause, une conséquence, un prétexte, c’est selon…Une cause, car des humains vont sortir de chez eux, se croiser ou se rencontrer, parler ou écouter, sourire ou rire, courir, se défouler. Une conséquence de mouvements nuageux, de l’eau qui se manifeste, dans tous ses états, certainement bien plus dangereuse que l’alcool, à la fin. Menaçante, sans en avoir l’air. L’air de l’eau. Non, mais franchement. Vous lui trouvez un air comment, vous ?! Dans ces foutues bouteilles en plastique avec un embout pour les porter plus facilement à la bouche, une régressive pratique issue de la mercatique, non?!?!…Fade, incolore, de celles qui se savent indispensables et vous le font remarquer dans une discrétion « lourde » au final. Une espèce de tête à claques de première de sa classe.

Le prétexte, enfin, c’est que le soleil, comme un galopin, qu’il est, va trouver un moyen pour s’éclipser, d’un instant à l’autre. J’aime bien le terme « s’éclipser ». Ça fait celui qui est là, juste dans l’ombre de quelqu’un. Quelle humilité, le soleil, tout de même. Et donc, comme il n’est pas fiable, en ce moment, autant ne pas sortir. Rester dedans, avec un café et un petit gâteau en plus, deux voire…C’est dimanche, aprés tout !

 

 

 

 

 

 

 

 

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