Annie…

Ces derniers temps, ça allait en s’amplifiant. Les mois en -bre, des annonces de changements de saison. De début de fin. Et ça, Il avait du mal à le vivre. Alors il se réfugiait auprès d’elle. Immanquablement, ça débutait par « I put a spell on you* ». Une reprise. Pas la version de Jay Hawkins, mi-drôle, mi-inquiétant, avec ses défenses, sa voix venue de loin, son air de sorcier chantant « I love you » d’un ton menaçant…

Non, évidemment pas. Il s’asseyait, dés le lever, pour contempler Annie. Mais obligé de la « partager », comme elle chante dans le studio accompagné de ses musiciens. Un ensemble rouge, un gilet et un pantalon, un chemisier noir à pois blancs. Annie danse, l’orchestre effectue sa besogne. Mais il s’en fout de l’orchestre, des musiciens, des partitions, du mec à la guitare, et l’autre au piano, là…Non, c’est Annie. Si belle. Cheveux courts, grâce incomparable. Une allure. De l’allure. La classe. Mais pas chic. Pas trop. Accessible. Accessible… »because you’re mine ». « Because you’re mine ».

Il n’en pouvait plus, qu’elle soit à lui, sans l’être. Tous les jours, et ces jours-ci en particulier. Qu’elle soit à lui, sans en avoir conscience. Et surtout, surtout de ne pas pouvoir l’approcher, pour le lui dire. Au creux de l’oreille. Et la troubler. Trouver Annie. La troubler. La faire vaciller. Ses yeux, ses grands yeux deviendraient humides, imperceptiblement, pour les Autres. Mais lui, saurait discerner la fissure, cette petite lézarde sentimentale dans son être. Parce que ça, il savait. Instinctivement. Animalement. Il savait qu’il saurait la séduire. Oui. Annie. Annie Lennox. Il était joueur. Un beau joueur, comme un bel homme. Un joueur invétéré. Un joueur de cœurs. Un amateur de sensations, de frissons, de sourires, de mains posées, recouvertes, de caresses impromptues, d’entrées dans le domaine de l’Autre, sans prévenir. Ou en prévenant. Prévenant mais fulgurant aussi. D’effractions concédées, de bras accueillants et de tout son être obnubilé, obsédé par la conquête. La rencontre et la conquête. Pour le plaisir d’aller à l’assaut de ces citadelles charnelles qui l’affolaient. Dont il raffolait. Un chemin, un aller vers, qui lui donnait une raison supplémentaire de Vivre. Annie s’agite en chantant « i love you », son visage légèrement crispé, elle ponctue d’un mouvement de bassin, un déhanché…Il se voyait même danser avec elle. Ou plutôt la regarder danser, dans cette intimité qu’il saurait susciter, créer, pour elle…et lui. Son style british, lui irait à ravir. Il saurait insinuer sa french touch. Comme un « as de trèfle ».

Il était renseigné, depuis le temps.  Un peu plus âgée que lui, la divine écossaise. Une vie bien remplie. Sa participation à des œuvres de bienfaisance. Sa tenue, tout de blanc vêtue, en couverture de « Vogue ». Il la préférait en noir, comme sur la pochette de l’album « Nostalgia »sorti trois ans plus tôt. « Nostalgia » ;  il en connaissait un rayon…De quoi caresser son menton, devant l’écran de son ordinateur, vêtu d’un peignoir improbable. « Summer time » en passant sur le site d’Annie. Le temps de prendre sa douche. Et de se raser, avant de partir. Et d’écouter ensuite Annie pour une dernière fois.  « Why* », du temps ou elle était magnifique. Du moins, sans trace de marque du temps. Combien de fois avait-il imaginé cette scène ou il poserait délicatement ses mains sur son inaccessible égérie, sur ses épaules nues, comme elle se maquillait…

« How many times do i have to tell you that i’m sorry for the things i’ve made* ». Comme elle passait son pinceau autour de ses beaux yeux gris. Il avait toujours su qu’elle lui parlait. Qu’elle voulait revenir vers lui, aprés cette dispute qu’ils…auraient. « But i can still read what you are thinking* » prétendait-elle. Une prétention qu’il allait falloir concrétiser, désormais.

Une parole, tant de paroles qu’elle lui avait adressées, sans vraiment se rendre compte . Sans vraiment penser à lui. Mais, de tout cela et de bien d’autres choses encore, ils allaient pouvoir parler. Car, un dernier regard dans le miroir de l’entrée, avant de partir, l’avait rassuré. Il ne reviendrait pas. Il ne reviendrait plus dans son port Bayonnais. Non. C’était même plus que ça. Son bail venait à échéance. Il avait sur lui, un beau mois de vie à Londres. Quelques effets personnels dans sa valise à roulettes et son ordinateur portable. Pour ce voyage vers Annie Lennox, sans réservation, sans itinéraire, sans gîte ni couvert assuré en aucune manière. Comme une ultime partie, une rencontre improbable à transformer en une réalité. Un voyage sans retour. Il sourit dans le bus qui le menait à l’aéroport. Il pleuvait sur la côte basque. Comme il pleuvrait à Londres. « You don’t know what i feel », fredonnait-il…

 

 

i put a spell on you : je t’ai lancé un sort

because you’re mine : parce que tu es mien…

why : pourquoi…

 

How many times do i have to try to  tell you that i’m sorry for the things i’ve made : combien de fois dois-je essayer de te dire que je suis désolée pour les choses que j’ai faites…

 

but i can still read what you are thinking : mais je peux encore lire dans tes pensées…

you don’t know what i feel : tu ne sais pas ce que je ressens…