Ratatiné

Le fauteuil, le soir devant la télévision. Presque naturellement. La télévision lui parlait, l’invitait à s’asseoir en face de lui. A la regarder sous tous ses angles.

C’était une relation ancienne qu’ils entretenaient. Pas forcément qualifiable. Il l’avait vue commencer en noir et blanc, se coucher à des heures raisonnables. Avec une mire qui figurait sur l’écran, pour signifier la « fin ». Il n’était pas question pour la télé, de nous envahir, alors, juste nous contenir. Sur la chaîne Espagnole, on entendait l’hymne. En France aussi, mais pas comme aujourd’hui :  ils chantent la Marseillaise, à tout bout de champ, même sans télévision. Bientôt ce sera pour aller pisser, ou alors en revenant.

Et les soirées, en tête à tête, surtout en deuxième partie. Quand ça devenait « coquin », avec des  reportages ou des sujets ou des émissions décalées. Et les aprés-midis du Tour de France qui annonçaient des retransmissions de compétitions sportives depuis le matin désormais. Grâce aux satellites.

Puis les années de plénitude, les aprés-midi de Paris-Nice, du Giro, de la Vuelta, du Tour. Ou dans un ordre différent encore. Des années  à tourner à vélo sur les routes d’Europe, les pavés, par tous les temps…devant la télévision. Des débats politiques, du football, du rugby, un peu d’ébats parfois, pour pimenter les westerns. Bref, toutes ces années de patience, de voyeurisme, d’engagement, de présence au Vietnam, sur les barricades à Paris, les jeux olympiques de Mexico, le poing noir brandi, Munich et l’attaque contre la délégation israélienne, la Lune, en Afghanistan, en Amérique,en Afrique, en Asie, en Tchécoslovaquie, puis en Tchéquie,  sur les mers,  les océans. Ces journaux télévisés, deux fois par jour, pour redire le soir ce qui était annoncé au treize heures. En sus des journaux en papier qui noircissaient sûrement les mains, puis qu’on empilait pour se constituer des archives. Des archives pour peupler les greniers. Des trésors communs qui permettraient aux enfants, aux petits-enfants, de découvrir, contempler et s’extasier. Des malles qu’ils dévaliseraient, sans y penser, pour leur donner un souffle supplémentaire. Une respiration pour re-secouer la poussière, avant de laisser le passé en paix. Rangé, dans son coin. Présent, mais consigné. A sa place. Sans interférer davantage avec le temps qui court.

L’omniprésence de la télévision. Avec ces journaux instantanés, maintenant, qui diffusent à longueur de temps. L’inutile, la présence stérile, la vacuité de l’information. Ces moments d’attente, d’un temps suspendu, que les chaînes d’information continue, utilisent, usent, en nous abusant. Un pingouin ou une  pingouine avec un micro, la main contre l’oreillette. En direct. Image dépourvue de sens. Nous sommes aussi quelques milliards, en direct, au quotidien, de nos existences. Forcément en direct. Mais sans nécessaire exposition. En aucune façon. Dans des carrefours de rencontres, de passades, d’angoisses, de bonheurs, d’étreintes, de souffrances, de peurs, de mélancolie, d’espérances…Ces journaux d’information continue, installés dans les cafés. Une plaie. Le rebours d’un lieu de sociabilité incomparable.

Le fauteuil s’était creusé. Patiemment. Sans faire de bruit. Parce que la télé demandait plus. Elle exigeait, sans hausser le ton. Plus de présence. Plus d’assiduité. Toujours plus. Le football, par exemple : maintenant, s’il n’avait pas vu les buts du championnat de Macédoine, il  avait mauvaise conscience, l’impression de ne plus rien y connaître. Alors le vieux s’était attelé à la tâche. Avec un cahier à spirales. Parce que tous ces résultats-là, il fallait bien les consigner. Et le fauteuil se creusait. Il s’y enfonçait. Il habitait ce creux. Cette faille dans l’existence. A sa mesure. Prévue pour lui, avec toute la bienveillance et la gratitude que lui témoignait la télévision. Il pouvait s’en vouloir parfois, de ne pas lui rendre, toute cette…affection. Cela lui arrivait. Comme de lui parler. Ou de la prendre à témoins. Plutôt dans leurs moments d’intimité. Et ce soir, de guerre lasse, encore vaincu par l’écran plat, comme il avait triomphé de tant d’écrans ventrus précedemment, il eut au moment de se lever une surprise. Prenant appui sur ses accoudoirs, il ne put décoller son séant. Il essaya de nouveau, sans plus de succès. Un moment de répit, puis une nouvelle tentative en rassemblant toute l’énergie dont il était capable. Rien à faire. Quatre autres plus loin, des gémissements et un râle de colère n’y changèrent rien. Un regard autour de lui, en quête de solution nouvelle, l’édifia davantage encore. Non seulement, il ne pouvait décoller de son fauteuil, mais le fauteuil était désormais à un niveau inférieur. Il s’était creusé, enfoncé dans le sol. Carrément. On voyait les pieds pris dans le carrelage fendu. C’était net. D’ailleurs on ne voyait plus qu’une infime partie des pieds. Le mouvement se poursuivait, là sous ses yeux. Irrémédiablement. Il se voyait descendre. Spectateur-acteur de sa plongée terrestre. Ses fesses entraient en contact avec le carrelage. Son séant éprouvait une sensation de fraîcheur nouvelle…le fauteuil s’enfonçait. Le sol l’accueillait, en silence. La télévision n’en avait cure.

En face, sur l’écran, Brel chantait : « …d’avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières… ».