La claquette

C’était un jour d’été. De grosse chaleur. Dés le matin, de l’air chaud par les fenêtres ouvertes. Une bouche d’aération qui réchauffait l’atmosphère. De l’air chaud, comme peut en émettre une terre qui transpire. Ce qui aurait pu être un bon signe.

Mais, la Terre respirait faiblement. Et cette chaleur qui soufflait depuis le dehors. Il s’était assis sur le canapé convertible. Qui ne convertissait pas grand-monde. Le passage était rare dans  cet antre. Une sortie de village. Une limite déjà franchie, celle d’un hameau discret de besogneux et de gens normaux ; la tête dans le guidon, dans leur édredon, leur maison. Avec des chiens qui aboient. Fort et souvent.

Des minutes à contempler par-delà la fenêtre ouverte. La végétation, la vie qui bruissait, un peu plus loin. Une journée qu’il avait du mal à débuter. La chaleur qui rétrécissait les pièces du logement. Une moiteur supplémentaire aprés un thé chaud. Une habitude à l’année, qu’il aurait fallu remettre en cause, ce matin. Pas évident…

Alors il prit une décision. Tout fermer. S’abriter de la chaleur, de la touffeur, de la moiteur. Garder le frais. Vaquer, regarder des séries sur l’écran de l’ordinateur, des femmes aussi, des femmes avec des hommes. Lire, un peu. Pas s’habiller, pas se laver, pas démarrer, comme on le fait normalement. Et dans l’obscurité, vivre sa petite journée, à l’abri des regards. Dans un univers volontairement réduit, de plus en plus réduit. Les murs, il fallait aller vers eux. Ils étaient compatissants, à la fin. Et de se rapprocher, pour favoriser l’intime. Un aimable rétrécissement pour s’isoler du monde. Une sensation indéfinissable. Une oppression souhaitée…

Des heures sont passées ainsi. Des parois se rapprochant, mais pas écrasantes, du frais, du sombre, comme une ambiance de conspiration. En fin d’aprés-midi, il s’est décidé à se mouvoir, énergiquement. Pour éprouver son corps, autrement. Il a entrepris une séance de pompes et de tractions. En ahanant, en soufflant fort. Un regard dans le miroir de temps à autre, pour vérifier, un mouvement de la main…Et quelqu’un s’est mis à sonner. Une fois, deux fois. Longuement. Alors en un temps record, un tee-shirt et un short, pour répondre depuis la fenêtre et dialoguer éventuellement.

« -Bonjour

-Bonjour répondent deux femmes en bas. Elles ont une cinquantaine bien tassée, maquillées, apprêtées.

-Nous voudrions voir Madame Blanchard

-Elle n’est pas là, dit-il

-Elle n’est pas la ?! Mais c’est que nous venons de loin et

-Peut-être, mais elle n’est pas là..

-Est-ce-que nous pourrions vous laisser ce paquet, à lui transmettre

-Bien sûr, je descends, » fit-il sans laisser trop transparaître sa contrariété. Et de filer au rez-de-chaussée.

« -Ça fait bien cinq minutes, maintenant. Qu’est-ce-qu’il fait ? Tu laisses le paquet devant la porte ?…

-Non, je ne laisse pas le paquet. Non.

-Tu veux attendre encore ?

-Non plus. Monsieur, eh Monsieur!  » fit-elle en direction de la fenêtre ouverte .

Rien. Le silence.

Elles attendirent quelques instants supplémentaires.

-« On y va, fit la plus corpulente…un peu moins patiente

-Oui, c’est curieux, mais bon, je dois revenir de toute façon… »

Il était descendu. Oui, comme il l’avait dit. Il avait même dévalé l’escalier. Un escalier de pierre, tout en rigueur, avec une balustrade de métal, des barres qui faisaient leur boulot, sans fantaisie aucune.

Et en dévalant, la claquette droite avait accroché une marche, à moins que la pierre n’ait agrippé le plastique agile. La claquette droite, abîmée maintenant, une marche plus bas. Un corps gisant, affalé. Une tâche de sang depuis le crâne. Les bras devant, inopérants. Des bras et des mains qui n’avaient pas protégé. Une chute lourde d’un corps lancé dans l’escalier. La chaleur et le silence. Même pas un gémissement qui eut pu alerter.

Une fin dans l’été. Pour un paquet dont il ignorait tout. Un objet qui ne le concernait pas. Se méfie-t-on jamais  assez des  inanimés ?…