Les mains, la main…

Les mains des passants qui passent dans le Casco Viejo de Bilbao, ce-jour, devrais-je dire. Les mains des passants qui déambulent, tranquillement. Un peu avant. Un peu avant l’agitation à venir des Fêtes. Les txosnas* se préparent ; bien sûr pas toutes seules ! Des échafaudages, du bruit métallique, des sonos poussées déjà, des mouvements d’humeur, d’idées, des drapeaux, des revendications qu’on ne taira pas ici…

Ça sent la peinture, la culture, la transpiration. L’emballement à faire pour que se tiennent les Fêtes. Ça sent une odeur de friture amie, déjà installée prés du pont. Les serveuses jolies, maquillées, coiffées de bleu, aimables. Je chemine en pensant aux cinq fruits et légumes ; pour un peu j’enchaînerai sur une douzaine. J’entends le mot « cholestérol », que j’assimile à un produit dérivé de l’essence, un truc dangereux. Alors que les churros !!! Je me régale. Tant pis, ou tant mieux. Le temps nuageux incite à la balade gourmande. C’est décidé.

Les mains de cette femme gracieuse qui vient de me servir. La main de ce petit garçon, qui interpelle sa mère sortant du distributeur de billets, en lui disant qu’ils vont pouvoir de ce pas, aller « aux churros »…Sa mère le regarde, ébahie, un peu, son père le prend par la main. Ils ne vont pas dans la bonne direction. Je ne dis rien. Je crois que ce petit garçon ne va pas lâcher l’affaire. Les hanches de ses parents me donnent à penser qu’une halte gourmande viendra ponctuer la vueltita* du jour.

Les mains de ces messieurs, explorant leurs poches. Une ancestrale habitude. Une façon de scruter l’un-connu. Comme des explorateurs qu’ils ne sont pas. Comme des créatures qui voudraient avoir l’air, sans même y croire au fond. Parfois une main dans la poche, laissant apparaître un poignet, d’une montre, habillé. La marque du Temps comprimant davantage encore le pouls. D’autres fois, les deux mains plongées, carrément, comme dans une posture équilibrée. Le ventre en avant, plus ou moins en rebond, mais devant. Pour une ligne, une silhouette qui s’avancerait, de son propre chef.

Des mains, ou plutôt des doigts qui fouillent. Le nez, les oreilles. Des mains dans les cheveux. Pour ceux qui en ont. Certains, démunis, ont conservé une habitude d’avant. Drôle. Des mains de mère qui tiennent les enfants, poussent des maisons mobiles de petits êtres. Des mains qui se tiennent. Certaines qui se glissent, en glissant. Dans une volontaire intention. Le classique masculin, évidemment, l’ expression suprême du raffinement, histoire de remettre la verge au milieu du village…Un quinze août, tout de même !!!

Des mains accaparées par des téléphones portables. Qui ne téléphonent pas. A qui l’on parle, en les tenant devant son visage. Dans la lignée des tête-à-tête du futur… Ces même engins, qui photographient, avec leur mémoire, qui nous trahira un jour. Parce qu’elle n’efface pas. Qu’elle peut surgir, du triste, du poignant, du sombre, avec justesse parfois, mais sansbienveillance. Car la machine demeure dans la catégorie des objets, des inanimés. Des inanimés qui ne souffrent pas d’inanition, avec leur capacité de stockage, leur mémoire gonflée à bloc, un disque dur qui enregistre sans sourciller. Pas d’états d’âme, ici.

Il faudra y penser, dans ces vies en algorithmes* déclinés, décidés, qui nous invitent même à faire une heure de sport…Pour nous aider à dépasser notre condition. Des constructions travesties, des scénarios décidés de là ou nous ne sommes pas. Loin de nous, feignant l’empathie, plutôt de Paris, du reste. Avec des appellations sous contrôle, que forcément quelqu’un contrôle. « Le thème des algorithmes est présent dans beaucoup de domaines de la vie quotidienne : les moteurs de recherche, la recommandation, mais aussi la médecine prédictive, la justice avec l’analyse des actes de récidive… » nous indique Isabelle Falque-Pierrotin, la Présidente de la CNIL, dans une interview à Libération.  Elle ajoute encore qu’à l’automne, à l’issue de débat public avec plusieurs organisations les éléments du débat public, et peut-être des grandes lignes de recommandations éthiques seront indiqués…

Un algorithme pourrait aussi décider de la lecture, l’interprétation, la signification de la main du passant qui passe. De la main qui tient, comme elle se tient, ce qu’elle tient. Ce qu’elle contient, ce qu’elle étreint. Ce  qui de la paume ou du poing, de la caresse comme un fusain, de la gifle, serait l’expression d’un trop, ou d’un pas assez…

Un algorithme traitant ainsi le manque et l’excès, sous des chefs identiques d’inculpation. Une façon de faire main basse sur nos aspirations, nos désirs, nos talents, nos élans. L’algorithme en sous-main, en quelque sorte.

 

vueltita : petit tour

txosnas : stands éphèmeres

algorithme* : https://www.cnil.fr/fr/ethique-et-numerique-les-algorithmes-en-debat-1