LEIKEITIO PORTUA…

Ils ne sont plus que deux. Un vert et un rouge. Quoique. Le vert se décline en bleu aussi. Avec une effigie révolutionnaire en figure de proue. Ondarzabal, il s’appelle. Le navire vert affiche « hasta la victoria siempre » et le Che sur fond rouge.

Kalamua, le rouge, semble ancré dans ses convictions. Comme mon voisin de terrasse qui vient de se lever. Un homme jeune et athlétique. Sa compagne assise sur le fauteuil en osier lui fait des reproches. Sur un ton très bas, presque celui de la confidence, mais en parlant trop rapidement. Ses jolis pieds nus sur lesquels sa main droite, s’est portée, nichés sur le rebord du fauteuil. Les jambes repliées. Dans quelques instants, ses deux mains viendront arrêter ses larmes, ses yeux derrière ses grosses lunettes noires ne pouvant plus les contenir.  Le petit garçon et la petite fille, entre six et huit ans, ont feint de ne pas se rendre compte. Mais souvent, les enfants pressentent. Ils se mettent les quatre en mouvement, quittant la terrasse abritée. Le père, les deux enfants, la mère un peu derrière qui rejoint sa progéniture.

Il est treize heures trente. Une heure apéritive. Un temps qui se décline en cafés, solo, cortado, con leche, ou en bières. Un rappel d’écume, sur le port de Leikeitio, ce samedi 16 juin. Une évidence ici. Sur ma droite, un couple plus jeune, posé tranquillement. La petite fille dort dans la poussette, sa mère une robe longue à rayure, veille paisiblement. Le père s’active, mange ses pâtes en salade, se lève, va chercher des boissons, repart se changer et revient en tenue : il fait le triathlon, tout à l’heure. Sa voiture garée à dix mètres, à l’instar des bateaux au port . A l’arrière trône son beau vélo de coursier. Il est mince, le citoyen d’Ordizia*, déterminé, encore attentif aux siens. Sa compagne et sa petite fille le lui rendent bien. Entre sourires et baiser tendre, comme il part pour ranger sa bicyclette.

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Kalamua est ancré à Leikeitio. Il est plus qu’incontournable. La majorité des embarcations doivent le contourner pour quitter le port. Il a jeté son ancre, l’équipage est descendu à bord de deux chaloupes rouges, elles aussi, amarrées un peu plus loin. Comme un grand qui aurait besoin des petits. Kalamua, le nom d’une montagne. Comme quoi, on peut être en mer, la tête dans les étoiles!

Le triathlon d’aujourd’hui ne concerne pas vraiment les bateaux et les marins. Ils ont leurs épreuves du quotidien. A relever ou finir de hisser le filet et sa pêche, sur le pont. A classer les prises,  les adresser dans les caisses correspondantes. A demeurer sur mer, dans l’eau qui coule en permanence pour nettoyer les poissons. De l’eau salée, pas salée, de l’eau dans tous ses états. Jusqu’à sa forme solide, symbole du froid. De l’eau, comme un monde qu’on quitte pour d’autres sensations…Celles de l’alcool, par exemple. Peut-être pour ne pas trahir le tangage, en continuant de l’éprouver,  même à terre ?

Kalamua arbore l’étendard de l’Athletic* et l’Ikurrina*. Un condensé des valeurs biscayennes. L’avant du navire pointé vers la ceinture des cafés et restaurants. La douce membrane d’accueil du port. Un appui gourmand et paisible. Depuis la terrasse, les trois étals de poissons frais, les plages Isuntza et Karraspio avec la ria del Lea, sur main droite, la vue depuis le cap Santa Catalina sur la gauche, l’église Andra Mari, en arrière-plan, avec son éclairage bienveillant, le soir. Pour un peu Satan, filerait droit, à Leikeitio.

Ondarzabal est agité, même dans l’inaction. L’arrière du navire s’éloigne puis se rapproche du quai. Est-ce l’idée de Révolution ? La trajectoire d’étudiants argentins remuants dans leur périple en Amérique du Sud, jusqu’à l’île de Cuba ? Cette volonté chevillée au corps de lutter encore et toujours ? Pour ses convictions, ses élans, ce moment ou engagé à ce point dans l’Action, il n’est plus possible de vivre une petite vie donnant sur trois ou deux chambres, un jardin, un chien et des vacances achetées sur internet…

Ils ne sont plus que deux. Petit à petit, la flotte a diminué. Au fil des ans, des pêches et des concurrents. Deux beaux bateaux de pêche à nourrir des familles et des rêves. A guider les pas de petits d’hommes en fin de journée aprés l’école. Le choix d’activité se décline, ici, de la façon suivante : une activité culturelle, du vélo sur la place, pour développer ses apprentissages moteur à travers un parcours et de la rame pratiquée dans une grande barque ou les enfants prennent place.

Filles et garçons, attentifs aux consignes scandées par le moniteur, en euskera*, s’efforçant de plonger ensemble les pelles dans l’eau, imprégnés de l’idée du collectif et d’un rythme, d’un tempo à adopter. Une partition de propulsion marine, pour sortir du port et glisser sur l’eau. Un ancrage marin pour de petits terriens. Un lien entre les enfants de Leikeitio qui deviendront marins, ou pas, qui regarderont ceux d’Ondarroa, avec animosité ou pas, qui seront des adultes élevés ici. Avec le goût de partager des émotions embarquées. Un vécu, comme un socle fort, pour devenir « fragiles » aussi, comme peut l’être un humain du vingt-et unième siècle.

A quelques mètres, un groupe de joyeuses sexagénaires, profitent de ce beau samedi de juin. Foin d’hommes ; ça fait du bien!!! L’une d’entre elles accompagne sa petite-fille pour ses premiers pas . Elle marchera seule avant la fin de l’été. Plus tard elle empruntera ce parcours, distribuant des sourires, un petit geste de la main, pour saluer un voisin, aitane* en terrasse, un portable dans l’autre…

Combien de bateaux de pêche résideront encore dans ce si beau port bizcayen ? Les voiliers ont des mâts plus hauts. Ils vont, très beaux. Mais un bateau de pêche, c’est irremplaçable. Se nourrir de l’Océan, sans l’éreinter. Pour qu’il y ait encore quelques étals de beaux poissons frais. Pour que tous ces petits humains à venir n’associent pas »poisson » à « pané » !!!

 

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Ordizia: ville du Pays Basque, belle équipe de Rugby !

Athletic : Athletic Bilbao, bien sûr!

Ikurrina : drapeau basque

euskera : langue basque

aitane ou aitachi : grand-père en basque