Carnet de route ; depuis Moirax aux confins de la Dordogne

Ce n’est pas une hallucination du matin. Un parterre bleu, au lever, sans lien avec une soirée arrosée. Une piste pour s’élancer, vers d’autres lieux. Plus bleue, « plus bleus que le bleu de tes yeux »…Une piste qui se transforme en route qui trace, aprés « Les Tricheries », la bien-nommée (?!), et sa Départementale 656. Quelques villages ou hameaux « traversiers », c’est-à-dire coupés et séparés  par la route. Des longues lignes droites qui me font oublier les panneaux de limitation de vitesse. Une visibilité très lointaine, et puis des virages, des courbes, des descentes, pour atteindre et dépasser Tournon d’Agenais . Un chevreuil traverse. Il est brun, décidé, intrépide. Inconscient. Il me « coupe » la route. Plus loin, ou plus avant, je…DSC_0012

Tournon, trône joliment. Contournée par le bas, comme on saluerait en inclinant le buste, une jambe fléchie, d’un mouvement circulaire avec le chapeau à bout de bras. Vite aprés, c’est Fumel, cité ouvrière déglinguée. Au passage pour piétons, une frêle créature, d’un blouson noir et d’un jean, très mince dans son mètre soixante quinze, sa barbe de dix jours, sa cigarette fichée entre ses lèvres, précédé d’un chien qui l’amène, lui, résolument. L’humain, reste à distance, d’une incertaine démarche-un visage aux traits grossiers-malgré des tennis pour se déguiser en sportif. La laisse le relie au canidé qui l’emporte. Le chevreuil aurait pu ici, traverser sereinement…

Aprés Cuzorn, et son nom puissant, évoquant à la fois la cuisson, les mystères,  un original mélange de consonances,  un trésor- certainement constitué par la pépinière à la sortie du village traversier. Une surface de palmiers, d’arbres variés, comme une oasis de végétaux. Une ex-célèbre usine de parquet, d’une vaste superficie, vidée de ses travailleurs. Des changements de propriétaires, de stratégie, des actionnaires attachés à leurs capitaux, ont eu raison du lieu. Je suis toujours en émoi devant les sites industriels, leurs tuyaux, leurs entrepôts, les cheminées, les hangars, la circulation à l’intérieur de ces univers arrogants. Tant de travail, tant d’énergie et de talent, pour quel profit?…

Les paysages sont jolis. Peu d’habitants, des cours d’eau proches, la végétation, de belles demeures et la pierre de Dordogne qui s’annonce, déjà.

La Lémance a deux enfants, Saint-Front et Sauveterre. Traversiers, eux aussi. Autrefois concernée par la fabrication de brique réfractaire, avec une cimenterie ou fabrication de chaux…Fermée depuis.  La cimenterie éclairée aussi la nuit, peut susciter une étreinte soudaine et virile. C’est l’inspiration brutale, issue de l’industrie.  Une onde de condition ouvrière, qui tasse les bustes et ploie les épaules, porte les humains quand ils n’en peuvent plus, les rapproche, égarés, puis  tous sens réveillés…

Le chevreuil n’en a cure. Il traverse ou bon lui semble. Le fait industriel, lui nuit, mais l’autorise aussi. Les humains s’arrêtent là. Tant de routes restent à couper;  vierges d’automobiliste pendant de longues heures, et soudainement fréquentées. Tant de routes à couper, comme des lames à parcourir, pour retrouver la  forêt. Tant de routes à arpenter, en tous sens, pour remonter, redescendre, aller visiter les siens, les autres. Ces saints auxquels on tient, en une litanie de villes et villages, ces seins que l’on presse, qui nous pressent et appuient notre pied droit. Et le chevreuil s’élance…