Salamanca, variations sur les neuf bouteilles de bière

Elles sont neuf bouteilles de bière. Posées sur des nappes rouge, en tissu, que le vent soulève. Discrètes comme toujours. Elles viennent de participer à la conversation, aux conversations, d’une intime façon. En effet elles n’ont pas versé dans des verres. Émoustillées encore par ces bouches juvéniles et ardentes. Elles devisent, sans prêter attention aux passants.

-« Qu’il est con, mais qu’il est con, dit la première

-Toi, tu fais vraiment une fixation sur ce garçon répond la seconde

-Une fixation…Non, reprend la première, pas moi. Mais Lola, oui!!! Faut voir comme elle le regarde, non mais faut voir un peu

-Eh bien moi, dit la quatrième, je m’emmerde un peu avec ces conversations de jeunes…Et puis ils crient à la fin. Tant de bruit!

-Tu râles tout le temps, dit la cinquième, tu râles; c’est ta raison d’être. Pleine tu râlais, vide tu râles, et puis ton truc de pas supporter le houblon, non mais franchement : t’es bouteille de bière, bouteille de bière en verre, pas canette à deux balles !!! Allô quoi?!… »
Elles rient. Des bouteilles de bière « Mahou » qui rient, il n’y a qu’ici que l’on voit ça.
« -Moi, je pense aussi que Lola regarde Pablo d’une façon insistante, dit la sixième, et je m’y connais.

-Tu t’y connais, toi la sixième, et depuis quand ? fait la neuvième depuis le bout de la table ou elle trône, dans un sourire moqueur

-Depuis toujours, je sens cela, j’ai de l’intuition et du feeling, moi, rétorque la sixième, en bombant le goulot.

-Eh bien, nous, disent en chœur la septième et la huitième, on est plutôt d’accord. Mais c’est pas tout, les filles, qu’est-ce-qu’on fait maintenant ? Depuis le temps ou l’on attendait d’être engloutie…C’est fait, et maintenant ?!…

-On a rien d’autre à faire que d’attendre. Nous sommes vouées à cela; alors attendons, » conclut la neuvième à qui revient le privilège de parler en dernier.

« Cinco estrellas » est-il indiqué sur l’étiquette. Ce serait donc cela la classe?!

 

C’est une conjuration. Une conjuration qui cache bien son jeu. Deux fois par mois, ils se réunissent. Un groupe de jeunes gens. Plutôt étudiants. Dans ce bar, près des Torres Clericias. Ils rient, s’apostrophent, crient et prennent une bière. Parfois plusieurs. Une bière avant le défi. Au début, c’était facile. Il s’agissait de parcourir, une rue de la ville, nu. Chacun et chacune de consulter le plan, de choisir une rue plutôt courte. D’attendre le soir, avec un complice, et le reste de la troupe, à l’arrivée, pour authentifier l’acte. Et puis, c’était devenu plus compliqué. Parfois même complexe. Ce soir, il s’agissait de boire dans neuf endroits différents, et selon le tirage au sort, de reprendre le texte d’Unamuno, s’adressant au général Millan Astray.

Le prochain défi consisterait à reprendre le débat opposant Sepulveda à Las Casas, dans la « controverse de Valladolid » et d’argumenter comme le dominicain pensant que les Indiens étaient des hommes, à l’instar des européens, ou à la façon de Sepulveda affirmant que les Indiens sont nés pour être esclaves… A l’issue de cette confrontation sublimée, ils auraient prévu de faire une de ces fêtes dont on entendrait parler, et bien au-delà de Salamanca !